Un hiver à Yanji
Analyse du film : Un hiver à Yanji d’Anthony Chen
Présenté à Cannes (section « Un certain regard » 2023) Un hiver à Yanji représentera Singapour aux Oscars 2024. Dans ce film, Anthony Chen donne beaucoup à observer, aussi bien du côté de ses trois personnages principaux que du côté de la région où ils évoluent.
Dans Un Hiver à Yanji, son quatrième long-métrage, le singapourois Anthony Chen compose un trio faussement truffaldien (on pense inévitablement à Jules et Jim de François Truffaut). Film sur la mélancolie juvénile, le réalisateur s’inspire de la Nouvelle Vague d’une part, de la peinture traditionnelle chinoise d’autre part.
Aux confins de la Chine, à la proximité avec la Corée du Nord trois jeunes Chinois vont se connaître par hasard et s’aimer en silence: Haofeng, taiseux qui travaille dans la finance à Shanghai, Nana, guide touristique dont on apprendra tardivement un douloureux secret et son copain Xiao, cuisinier. Tous les trois s’embarquent dans un voyage où les secrets sont percés à jour et où, chacun·e trouve un nouveau sens à sa vie à travers les décors enneigés de cette ville qui semble hors du temps.
Apparemment, la parenthèse à Yanji doit changer la vie des personnages pour toujours. Ce trio demeure l’artefact théorique d’une génération qui se vit dans un renoncement nostalgique au désir.
Anthony Chen développe une nouvelle fois une thématique très forte qu’il tente de décliner dans chacun de ses films : la place et les liens que peut tisser un étranger avec les autres. Dans Ilo Ilo, ce sont les liens qui unissent une assistante sociale philippine et un petit garçon de 10 ans Dans Wet Season, c’est une enseignante malaisienne et son élève de 16 ans, dans Drift, on suit le parcours d’un réfugié africain et un guide touristique américain. À chaque fois, le réalisateur aime décortiquer ces relations à travers le prisme de l’intégration. Dans Un hiver à Yanji c’est l’intégration pour Haofeng, jeune homme mal dans sa peau, pour Nana qui fait son travail de guide touristique par survie, et pour Xiao, qui rêve d’un ailleurs mais reste emprisonné au travail dans le restaurant de son oncle. Tous les trois sont en quête d’un quelque chose qui semble encore flou, ils cachent des traumatismes prêts à ressurgir.
Le film montre donc l’évolution des relations au sein du trio Xiao-Nana-Haofeng, avec une certaine ambiguïté. Le trio devient inséparable, comme un besoin de se raccrocher à quelque chose de concret. Tout au long du récit, on découvre les fêlures entre accidents de la vie, perspectives d’avenir inexistantes et l’envie de ne plus souffrir. À travers un ultime pèlerinage jusqu’au lac Céleste, la caméra nous offre un paysage blanc et pur, comme une nouvelle page blanche à partir de laquelle nos trois héros peuvent recommencer une nouvelle vie.
Le froid de l’hiver à Yanji, on le sent dès la séquence d’ouverture nous montrant une équipe découpant de gros blocs de glace sur la couche gelée d’un lac, avec le danger que cela représente. La glace, c’est aussi celle des glaçons que Haofeng croque régulièrement. Le froid est également bien présent lors de l’expédition du trio vers le Mont Changbai à la recherche du lac du Paradis. Le froid est également dans les cœurs au début, le réalisateur montre cependant ces cœurs capables de s’enflammer dans cette « ville-monde» glacée aux frontières de la Corée du Nord et de la Russie. Un lieu idéal pour sonder cette jeunesse qu’on dit sans avenir.
Philippe Cabrol
