Jardin d’été
Analyse du film : JARDIN D’ ETE
Jardin d’été offre une subtile réflexion sur la mort, à travers trois enfants qui observent, puis aident un vieil homme clochardisé le temps d’un été.
Avec ce film, nous découvrons un trésor de cinéma, le temps d’un récit d’apprentissage gorgé de spiritualité, de tendresse et de soleil.
Jardin d’été de Shinji Sômai 1994, Japon, sortie en France le 4 juin 2025,1h54.
Avec : Rentaro Mikuni, Naoki Sakata, Taiki Oh, Kenichi Makino, Chikage Awashima.
Connaissez-vous Shinji Sōmai ? Non? Rassurez-nous, vous n’êtes pas les
seuls ! Passé sous les radars des cinéphiles français durant les années 80-90, et décédé en 2001, il s’agit d’un réalisateur important. Kore-eda le présente comme son inspirateur. Shinji Sômai est mort prématurément à 53 ans. Ses longs métrages sont presque inconnus en France.
Grâce à l’éditeur et distributeur Survivance, on découvrait il y a deux ans Déménagement (1993), chronique d’un divorce vu à travers les yeux d’une fillette, puis l’année suivante, Typhoon Club (1985), un teen-movie intéressant.
Réalisé en 1994 Jardin d’été, également connu sous le titre The Friends, onzième opus d’une filmographie qui n’en compte que treize, est effet resté inédit dans nos salles jusqu’à sa sortie, ce mois de juin 2025, dans une somptueuse copie restaurée.
Adapté d’un roman jeunesse de Kazumi Yumoto (Les Amis, 1992), le film met en scène trois garçons d’une dizaine d’années, vivant à Kobe, Yamashita, Kiyama et Kawabe, qui, à l’approche des grandes vacances, se questionnent sur la mort et cherchent à voir un cadavre. Ils décident d’espionner un vieil ermite clochardisé, Kihachi Denpo, vivant dans une maison délabrée entourée d’un jardin en friche, en plein cœur d’une banlieue. Se figurant que les jours du vieil homme sont comptés, les enfants l’observent, le suivent, et passent la palissade fissurée pour pénétrer dans le jardin. Et s’il mourait, sans que personne ne s’en aperçoive? se demandent-ils.
Petit à petit, les trois garçons et le vieil homme se lient d’amitié. Ils décident de retaper sa maison, défricher son jardin, lui redonner le goût de vivre et de s’intéresser à nouveau au monde, à la nature, aux autres.. « Lunettes », « Sac d’os » et « Sumo », ainsi que les surnomme leur nouveau grand-père d’adoption, ne vont pas seulement découvrir l’art de jardiner. Ils vont aussi apprendre les secrets et les douleurs d’un homme. Commence alors la plus touchante, la plus lumineuse et délicate des relations, entre les deux bords de la vie, mais aussi entre deux Japon, le nouveau et l’ancien, profondément marqué par la guerre. Et ce jardin d’été sera leur terrain de jeu le temps d’un été inoubliable.
Avec Jardin d’été, on se remémore ces contes de l’enfance qu’Ozu nous avait offert avec Gosses de Tokyo, puis avec Bonjour. Jardin d’été est un film « d’apprentissage ». Sômai capte cet âge des possibles et des métamorphoses que sont l’enfance et la prime adolescence, thèmes de prédilection de ce cinéaste virtuose. Jardin d’été est un film d’enfants, un film sur l’enfance, sur les questionnements et les ruses psychologiques des enfants devant la complexité de la vie et de la mort. C’est la rencontre de la jeunesse, pleine de vie et d’enthousiasme, et de la vieillesse pleine d’expériences, de souvenirs douloureux et d’une forme de sagesse. La grande affaire de Somai, c’est l’enfance corrélée aux angoisses adultes.
Hanté depuis des décennies par ses propres visions de mort, le réalisateur n’ignore pas la tristesse. Il la met en scène, la dévoile et la capte dans des regards et dans la façon dont ses personnages vivent dans son film. Si la question de la mort plane sur ce groupe de copains, aucune obsession ou angoisse ne se voit et se lit dans le film, c’est seulement le fait que tous les enfants ont besoin de se confronter à l’absence, à la fin. Il est question de vie et de mort, de résurrection et d’oubli, de réparation et de délabrement. Car en même temps que les enfants se lient d’amitié avec Kihachi Denpo, leur rapport à la mort se trouve bouleversé, notamment au cours d’une séquence nocturne où le vieil homme évoque ses souvenirs de la guerre. La maturation de leur regard va se développer, ce n’est plus une curiosité macabre qu’ils vont découvrir mais celle d’un adieu nécessaire qui ouvre le chemin du deuil et la perte de quelqu’un qu’ils auront appris à connaître et à aimer..
En se liant d’amitié avec le vieillard, les enfants lui insufflent une nouvelle vie. Ils transforment sa maison en théâtre : théâtre de leurs jeux d’enfants, mais aussi, dans lequel renaissent les souvenirs du vieil homme. Ainsi dans une magnifique scène, les enfants écoutent le vieil homme raconter sa vie, leurs visages se reflétant dans les fenêtres de la maison qu’ils ont contribuées à réparer. De même Jardins d’été fait résonner les jeux des enfants avec la vie de leur nouvel ami à travers une chanson, une histoire. C’est par le jeu que les trois garçons dévoilent ce qui était caché et « libèrent » le vieil homme. Cette séquence permet à Shinji Sōmai d’aborder une de ses thématiques récurrentes : le spectre de la mort. C’est par le jeu, aussi, que ces enfants grandissent et répondent aux questions qu’ils se posaient.
Construite en plans-séquence, la mise en scène est fluide et superbe. De l’apprivoisement du vieil homme et des enfants, se dégage une impression de joie et de légèreté qui déborde de chaque plan. Le réalisateur injecte du merveilleux dans chaque petit détail du quotidien. C’est filmé souvent à hauteur d’enfant, mais aussi en contre-plongée ou à hauteur d’homme en plans larges. La caméra , accompagne les mouvements des personnages et dévoile autant les dynamiques au sein du groupe que la façon dont les trois enfants habitent le monde.
Shinji Sōmai filme également son histoire à grand renfort de plans qui peuvent être très courts mais dans le même temps en passant par des cadrages majestueux et amples.
La dernière demi-heure du film est sublime et réussit à filmer quelque chose de la beauté de la vie avec une énergie extraordinaire.
A travers ce récit poignant et lumineux, Shinji Sōmai interroge les complexités de la société japonaise, de sa culture et, par ce biais, pose des questions profondément humanistes.
À la fois délicat, fantasque, émouvant et mélancolique, Jardin d’été , réalisé par un « orfèvre de l’enfance », est une très belle histoire d’enfants qui tentent d’apprivoiser la mort en imbriquant réalisme et imaginaire.
Véritable célébration de l’été, de l’enfance, de la joie, du rapprochement entre générations et de l’aventure, le onzième film de Sômai se termine comme il a commencé : « suspendu dans la lumière, la pluie derrière, la vie devant. »
Philippe Cabrol
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