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Peacock

Analyse du film : PEACOCK

Matthias peut être, à la demande, empathique, amoureux, en colère, ému, le temps d’un repas, d’une réunion, d’un après-midi ou d’une soirée. Il exerce un travail discret avec prestation soignée.

Cette comédie grinçante, ironique, cynique, qui lorgne du côté des films de Ruben Östlund et Yórgos Lánthimos, oscille entre humour noir et tragédie.

Peacock de Bernhard Wenger, Autriche, 2024, 1h42mn, sortie le 18 juin 2025

Avec : Albrecht Schuch, Julia Franz Richter, Branko Samarovski

Ce long métrage est une comédie tragique aussi drôle qu’absurde, qui explore un phénomène fascinant et méconnu tout droit venu du Japon : la location de personnes pour jouer des rôles sociaux, familiaux ou professionnels.

Pour ce faire, le cinéaste se rend au pays du soleil levant en 2018 et y rencontre des employés de ces agences spécialisées. Devenues très populaires depuis une vingtaine d’années, elles avaient pour vocation d’aider les personnes confrontées à l’isolement et à la solitude. Aujourd’hui, on peut y louer une personne pour améliorer son image ou manipuler quelqu’un. Bâti sur la base de cette idée étonnante ce premier long-métrage du réalisateur autrichien Bernhard Wenger nous fait réfléchir sur la sincérité des relations humaines.

Quel drôle de métier? L’agence MyCompanion fournit des amis à louer. Membre de l’agence, Matthias, trentenaire au physique avenant, est un des meilleurs éléments de cette entreprise. Il est convainquant dans tous les rôles qu’il incarne. Il se fait louer par des gens pour interpréter la personne de leur choix : l’ami cultivé dans une soirée musicale, l’ami héroïque sur un terrain de golf, un fils modèle d’un homme souhaitant être élu président d’une organisation, un père aviateur pour un gamin souhaitant enjoliver son exposé en classe, un mari d’une femme qui n’ose encore parler à son véritable mari et souhaite répéter ce qu’elle va lui dire. Ses prestations sont appréciées à leur juste valeur. Il y met du sien, du cœur.

Matthias inspire la sympathie. Tenues classiques, cheveux peignés en arrière et moustache bien brossée. Matthias incarne bien le titre du film qui veut dire paon, un animal-totem qui ne semble exister que pour briller aux yeux des autres. Ainsi est Matthias.

Si il est protagoniste dans sa vie professionnelle, il ne l’est pas dans sa vie conjugale et personnelle. En privé, il ne fait pas l’effet d’avoir beaucoup de personnalité. Même dans l’intimité de son couple, il s’efface derrière l’image de lui-même qu’il élabore pour les autres. Il ne sait plus qui il est. Plus rien n’a de sens, et la paranoïa s’installe.

Si ce film démarre dans la drôlerie, avec du comique de situation, il va montrer une tonalité plus tragique, quand le travail de Matthias finit par gagner tout son être, modifiant dangereusement son rapport au monde et à la réalité.

Peacock prend pour sujet l’uniformisation du soi, certes, mais c’est dans sa mise en scène de la déshumanisation que le film trouve sa véritable originalité. Avec ce film, Bernhard Wenger analyse la solitude et l’isolement, la marchandisation des rapports humains, ou encore la cannibalisation de nos vies par les réseaux sociaux. Le film sonde plus largement la sincérité des rapports humains. Dans quelle mesure joue-t-on un rôle, qui sommes-nous vraiment, offrons-nous à ceux qui nous entourent la version la plus sincère de nous-mêmes ? Mathias parviendra-t-il à tomber le masque pour faire exister sa vérité ? C’est ce que ce film intrigant nous invite à découvrir dans une mise en scène extrêmement soignée, avec des cadrages parfaitement symétriques.

Signalons que ce film a obtenu le prix du public au Festival de Venise en 2024 et que le réalisateur ne tombe pas dans la facilité du récit de la standardisation de nos habitus. Dans Peacock, la vie devient un théâtre, et les relations une performance.

Philippe Cabrol

#analysesdefilms

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