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A feu doux

Analyse du film : A FEU DOUX

Le « old age movie » a été un genre moins prolifique que son pendant jeuniste, le teenage movie.

La médiatisation de la maladie d’Alzheimer et de la dépendance en tant que phénomènes sociétaux majeurs a été à l’origine de plusieurs films ayant abordé ce thème. L’un des plus réussis , cette dernières années, est The Father de Florian Zeller, d’après sa pièce.

A feu doux de Sarah Friedland, Etats-Unis, sortie en France le 13 août 2025,1h30.

Avec : Kathleen Chalfant, Katelyn Nacon, Carolyn Michelle Smith, H.Jon Benjamin, Andy McQueen

Ancienne cuisinière, Ruth n’a rien oublié de la précision des gestes et du raffinement de la gastronomie. Élégante octogénaire, elle reçoit un homme à déjeuner. Alors qu’elle pense poursuivre le rendez-vous galant vers une destination surprise, elle est menée à une résidence médicalisée. Portée par un appétit de vivre insatiable et malgré sa mémoire capricieuse, Ruth s’y réapproprie son âge et ses désirs.

La réalisatrice a toujours été intéressée par les problèmes de perte de mémoire inhérents aux personnes âgées, en raison de son vécu familial, elle a par ailleurs connu une activité d’aide-soignante auprès de vieux artistes atteints de démence. De là est né le scénario d’À feu doux.

Le long métrage ne met pas de côté la dimension pathétique d’un tel récit, mais il ne fait pas de Ruth un spectacle. C’est un film digne. Dans ce film il n’ y a pas de grandes scènes explicatives, pas de démonstrations de douleur, pas d’éclats de larmes et de grands sentiments. La réalisatrice choisit une voie discrète. La perte est présentée par le toucher, les gestes du quotidien, la mémoire physique lorsque la mémoire mentale vacille.

La perte de mémoire et la perte d’autonomie nous permettent d’appréhender les épreuves que traversent les personnes âgées, et notamment le personnage principal de À feu doux . À travers elle, le film explore la dimension intérieure de la démence, mais aussi ce qu’elle laisse intact : le désir, la tendresse, le besoin de liens sociaux.

Sarah Friedland observe et nous offre, pour son premier long-métrage, une « empathie cinématographique rare ». À feu doux prend le temps, laisse l’espace respirer. À feu doux trace un sillon modeste mais touchant, traversé par une réelle sensibilité de regard, qui annonce une cinéaste à suivre avec attention.

Sur un sujet qui peut être traité comme une tragédie à la Michael Haneke, A feu doux n’est ni cruel, ni lesté par une mièvrerie condescendante. Sarah Friedland et Kathleen Chalfant, par la finesse de leur point de vue, parviennent à traiter de vieillesse ou de maladie neurodégénérative avec une chaleur, une honnêteté et une humanité rares. elle laisse affleurer dans un regard, une hésitation ou un geste, les fragments de confusion, les élans d’émotion et les éclats de lucidité.

Tout en axant son récit sur les troubles du troisième âge, elle a souhaité que son film ait un impact intergénérationnel,: « J’aimerais que le public quitte la salle avec une vision différente du rôle d’aidant, qu’il prenne conscience de sa valeur et de la façon dont ces personnes nous accompagnent. Nous avons tous fait l’expérience d’être pris en charge à un moment de nos vies et il y a de fortes chances pour que la plupart d’entre nous deviennent aidants à leur tour. Je voudrais que le public sente ce lien qui rend nos vies possibles. J’espère aussi que certains sortiront de la salle plus liés à leur propre incarnation et avec ce que signifie vieillir. Nous avons trop tendance à considérer les personnes âgées comme des versions diminuées de nous-mêmes. J’aimerais que les plus jeunes se sentent liés à Ruth et reconnaissent quelque chose d’eux en elle, qu’ils voient la continuité de sa vie. »

Épuré et attachant, À feu doux ne néglige pas le style et la mise en scène. Ce regard sur la vieillesse et son accompagnement s’appuie sur une approche documentaire.

À feu doux nous plonge avec tendresse dans le quotidien de personnes âgées atteintes de troubles de la mémoire.

La maison de retraite se présente comme un espace étouffant aux longs couloirs et au plafond bas. Les surcadrages de même que les rayures du pyjama de la protagoniste sont comme des barreaux de prison qui évoquent son enfermement. la routine imposée par la structure, semble vide de sens et nous laisse sentir la monotonie de cette vie contrôlée.

Une des réussites du film est la prestation de l’actrice principale, Kathleen Chalfant. Sa prestation est bouleversante. La réalisatrice a choisi, en plus des interprètes professionnels, de véritables résidents et personnels soignants d’un établissement spécialisé. Ces personnages sont dans une posture d’accompagnement par rapport à Ruth.

Dans leurs paroles parfois incohérentes, les personnes âgées nous laissent entrer dans leur monde décalé où passé et présent se mélangent. Leur regard sur le monde réel échappe aux soignants et questionne la norme à l’instar de Ruth tentant en vain de se conformer aux attentes, entre son rôle de mère et de patiente. Le film explore dès lors le nécessaire lâcher prise. En perdant le contrôle de leur esprit, les personnages appréhendent le monde dans sa matérialité.

À feu doux est construit comme une tentative de saisir ce que la maladie fait au quotidien, aux relations, aux perceptions, et à ce que l’on continue de partager quand les mots et certains souvenirs s’effacent.

La cinéaste a déclaré : « Les histoires autour des personnes âgées occupent une place marginale dans notre culture, comme si le désir, les rêves et la capacité d’agir ne nous concernaient plus passé un certain âge ». Comme l’écrit la chercheuse féministe Lynne Segal, « en vieillissant, année après année, nous gardons aussi, sous une forme ou une autre, des traces de tout ce que nous avons été, ce qui produit une sorte de vertige temporel et d’une certaine manière, nous rend psychiquement à la fois sans âge et de tous les âges. » La cinéaste rend hommage à toutes ces personnes que la société tend à isoler.

A feu doux a été triplement primé à la Mostra de Venise avec le Lion du futur pour le meilleur premier film, le prix de la meilleure réalisation dans la section Orizzonti et celui de la meilleure interprétation féminine pour Kathleen Chalfant.

Philippe Cabrol

#analysesdefilms

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