Valeur sentimentale
Mercredi 20 août à 17h30 au KINEPOLIS BEZIERS, Ciné-débat avec Philippe Cabrol.
VALEUR SENTIMENTALE : Film sur le cinéma, chronique familiale d’une profondeur émotionnelle et narrative éblouissante, avec une photographie lumineuse, douce et tendre.
Avec ses 15 minutes de standing-ovation, cette œuvre magnifique a obtenu le Grand Prix au Festival de Cannes.
Analyse du film :
Le sixième long-métrage de Joachim Trier, Valeur sentimentale, marque la troisième participation du cinéaste norvégien au Festival de Cannes 2025.
On peut affirmer que Joachim Trier s’est imposé comme une figure majeure du cinéma contemporain. Après nous avoir envouté avec Julie (en 12 chapitres), Joachim Trier a présenté au Festival de Cannes 2025 Valeur sentimentale ou il poursuit , avec un récit complexe au sein d’une famille déchirée dans laquelle la création favorise autant la parole que l’emprise, son exploration « des psychés dans la tourmente ».
Film de Joachim Trier, France, Allemagne, Suède, Norvège et Danemark, 2h15, sortie en salle le 20 août 2025.
Avec : Renate Reinsve, Inga Ibsdotter Lilleass, Stellan Skarsgard, Elle Fanning, Jesper Christensen
À la mort de leur mère, Nora et Agnès voient leur père Gustav réapparaître dans leur vie. Réalisateur de films, autrefois reconnu, il a écrit un scénario dont il voudrait que Nora, la fille aînée, actrice de théâtre brillante et tourmentée, joue le rôle principal. Il lui présente le scénario de ce projet, nourri de détails autobiographiques sur son enfance et lui propose d’interpréter un rôle inspiré de sa propre mère à lui, qui s’est suicidée quand il était petit. Pour lui, seule Nora peut l’interpréter. Comment interpréter cette demande que Nora joue dans le dernier film de son père? A-t-il des remords? Est-il admiratif de ce qu’est devenue sa fille ? Désire-t-il lui demander pardon ? La jeune femme refuse catégoriquement. Lors d’une rétrospective qui lui est consacrée dans un festival français, Gustav rencontre une jeune star hollywoodienne, Rachel Kemp, qui, bouleversée par l’un de ses films, manifeste son désir de travailler avec lui. Il lui offre le rôle initialement écrit pour Nora, voyant là l’opportunité inespérée de relancer sa carrière. Le tournage en Norvège devient l’occasion pour Gustav d’affronter ses démons et lui donne une dernière chance de renouer avec ses filles. Gustav a peu élevé ses filles, a abandonné sa famille il y a plus de quinze ans sans jamais se soucier des conséquences de cet abandon pour Nora et Agnès. Il a toujours considéré son art plus important que sa famille. Il n’a plus tourné depuis plus de dix ans.
Valeur sentimentale, exploration intime et poignante des liens familiaux, de la mémoire et du pouvoir rédempteur de l’art, se déploie dans et autour d’une maison familiale à Oslo, un espace résonnant d’histoire personnelle et générationnelle. Il est question tout au long de cette œuvre de douloureuses relations intrafamiliales parsemées de disputes, de non-dits, d’abandon, et de blessures de génération en génération. Les notions d’héritage, de transmission, mais aussi de réconciliation sont présentes dans ce film. Joachim Trier commence son film par un magnifique prologue : une voix d’enfant lit une rédaction que Nora a écrite à l’âge de 12 ans. Y est décrit cette maison familiale, transmise de génération en génération, comme un personnage à part entière, capable de ressentir ce qui se passe entre les murs. Filmée sous tous les angles, elle est le socle d’une famille, sa mémoire et la matérialisation de ses failles par la fissure qui court de la cave au grenier. Par cette fissure, le cadre d’une famille déchirée est posé. Cette bâtisse est l’unité de lieu du film avec son dédale de cloisons, d’ouvertures et de lumière, et surtout de zones d’ombre. Cette maison reste la propriété de leur père. C’est dans cette maison-mère, mais aussi re-père, dans laquelle vivent les deux sœurs que Gustav veut tourner son nouveau film. La « valeur sentimentale » du film serait-elle celle que les deux sœurs accordent à leur maison familiale ?
Le rapport à la création est un des thèmes centraux de ce film, les personnages y trouvent une échappatoire qui donne sens à leur existence mais permet aussi tout un jeu de faux-semblants pour mieux se dissimuler aux autres. Le réalisateur multiplie les scènes où la porosité entre fiction et réalité entre en jeu, et il explore en profondeur la zone grise entre cinéma et réel.
La figure du père, homme difficile, complexe, intelligent, capable de cruauté, mais aussi de chaleur, permet d’interroger les limites de sa posture de créateur, remise en cause ces dernières années. « Un véritable artiste est libre et doit le rester », répète-t-il tout en critiquant l’embourgeoisement de la nouvelle génération. Le père fera des concessions et des renoncements auxquels répondront soubresauts, prises de conscience et revendications de la part de ses filles. Gustav et Nora se ressemblent beaucoup, mais sont incapables de communiquer avec des mots, ils y parviendront mais sans paroles. Avec nuance et émotion, Joachim Trier explore cette relation complexe d’un père et de sa fille ; « C’est presque une histoire d’amour ratée entre un père et une fille, une relation impossible, explique le cinéaste. Pourtant, ils se ressemblent tant. Et c’est à l’intérieur du foyer représenté par la création artistique qu’ils peuvent se rejoindre. »
Quant aux deux sœurs, un lien chaleureux et solidaire les unit. Issues du même foyer, elles sont différentes. Nora est une actrice dévouée à sa carrière. Sa sœur cadette, Agnès, a choisi une vie plus stable avec mari et enfant. Tour à tour, chacune des deux sœurs se pose en mère de substitution pour l’autre.
Cette sororité se retrouve aussi dans la relation entre les deux personnages d’actrices, mis un temps en concurrence par Gustav. Nora la brune norvégienne et Rachel la blonde américaine sont sans cesse en quête d’équilibre entre l’art et la vie, le passé et le présent, la souffrance et le pardon.
La quête de vérité se double aussi d’un rapport entre histoire intime et la grande Histoire, par le biais d’ Agnès, historienne sur les traces de sa grand-mère, résistante revenue détruite après la détention et la torture pendant la seconde Guerre mondiale.
Dans ce film il y a une multiplication bergmanienne de gros plans sur les visages des habitants de la belle demeure, notamment celui des femmes. Mais à l’inverse de Bergman, les malheurs s’incarnent ici par les non-dits et les regards plutôt que par les cris et les mots que l’on regrette instantanément. Joachim Trier accumule les échanges en champ-contrechamp entre les deux sœurs et entre chacune d’elles et le père. Il essaie de trouver dans le visage, unité originelle du cinéma, une « empreinte » à la fois existentielle et esthétique.
Au-delà de son excellent scénario, Joachim Trier confirme ses immenses qualités de directeur d’acteurs. Son film repose aussi sur les performances des comédiens et comédiennes qui donnent une épaisseur à cette propagation émotionnelle.
Par sa maîtrise Joachim Trier se rapproche du maître Ingmar Bergman, notamment du film Personna dans lequel Liv Ullman jouait une actrice de théâtre et film dans lequel Trier reprend l’idée des deux moitiés de visage qui se complétent.
On pense aussi à Hiroshima , mon amour d’ Alain Resnais, Printemps tardif d’ Ozu et Opening night de John Cassavetes.
La référence à François Truffaut avec sa Nuit américaine est présente, car Valeur sentimentale est un film sur le cinéma, la création, les frontières ténues entre la personne et l’artiste et les ravages collatéraux que l’œuvre génère parfois. On aurait pu penser au début à une histoire d’héritage matériel au regard du titre et de l’ouverture du film sur la maison Joachim Trier parle de ce qu’il connaît de l’intérieur : l’héritage laissé par une œuvre artistique et la manière dont elle imprime une mémoire particulière dans les générations qui suivent.
Au niveau théâtre, nous sommes du côté d’Ibsen ( l’héroïne de Maison de poupée s’appelle Nora) et de Tchekhov.
Cinéma et théâtre sont ainsi au cœur de ce long-métrage. En filmant les coulisses d’une pièce ou la production d’un nouveau film, Joachim Trier rend hommage au 7e art.
Si Valeur sentimentale éblouit, c’est autant par son brio, la grâce de son écriture et le profondeur existentielle de son récit.
Chronique familiale d’une profondeur émotionnelle et narrative éblouissante, Valeur sentimentale réunit, tout ce qui fonde le cinéma de Joachim Trier : une photographie lumineuse, douce et tendre, du sentimentalisme mais surtout une dissection des relations humaines. Ce thème a toujours été/ est toujours central pour le réalisateur. Dans Julie (en 12 chapitres), il étudiait, à travers la crise existentielle de son héroïne, la difficulté des relations amoureuses. Avec Valeur sentimentale, il sonde l’âme humaine au cœur d’une famille dysfonctionnelle.
Marionnettiste de l’âme humaine, le réalisateur norvégien nous offre un film absolument magnifique et fait la démonstration de son immense talent.
En effet, là où son précédent film se concentrait sur une trentenaire en quête d’elle-même, Valeur sentimentale explore la psyché de plusieurs protagonistes, notamment celles de Nora et de son père Gustav, ainsi que leur incapacité à communiquer à travers leur art commun : la scène et le cinéma.
Que ce soit en termes d’écriture de personnages, de complexité ou de subtilité, le film est un véritable tourbillon à la fois drôle et tendre, Finalement, une présentation de la vie dans ce qu’elle de plus traumatisant et de plus salvateur à travers le prisme de l’art.
Valeur sentimentale est une fiction qui s’assume comme telle, dans un subtil entrelacement du réel et du récit. Joachim Trier filme plusieurs générations à l’épreuve du temps qui passe, des aléas narratifs, et des traces laissées par chacun dans une maison magnifique. Le cinéaste maîtrise l’art du détournement et de la digression.
Philippe Cabrol
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