L’Intérêt d’Adam
Analyse du film : L’Intérêt d’Adam
Un enfant souffrant de malnutrition est au centre d’une confrontation entre une infirmière sous pression et une jeune mère maltraitante.
L’Intérêt d’Adam de Laura Wandel. France, sortie le 17 septembre 2025, 1h13.
Avec : Léa Drucker, Anamaria
Film d’ouverture de la Semaine de la critique 2025 au Festival de Cannes, L’Intérêt d’Adam est le second long métrage de Laura Wandel.
En 2021, Laura Wandel s’imposait au sein de la sélection Un Certain Regard avec son premier long-métrage, Un monde. Elle plongeait le spectateur dans l’enfer d’une cour d’école pour traiter de la question du harcèlement scolaire. Pour son second film, la cinéaste ancre à nouveau sa fiction dans une institution fondamentale : l’hôpital public.
Cette cinéaste a fait du huis clos social son terrain d’étude : l’école, hier, l’hôpital, aujourd’hui. La protection de l’enfance est une lutte que mène Laura Wandel. Ces deux films reposent sur un immersion physique, presque tactile, dans deux lieux de pouvoir affectif que sont les institutions. L’enjeu, comme chez les frères Dardenne, qui sont les producteurs de L’intérêt d’ Adam, est de faire sentir sans dire, d’observer sans jamais théoriser.
Adam, 4 ans, est soigné pour malnutrition au sein du service de pédiatrie dans lequel travaille Lucy infirmière en cheffe, qui tente de convaincre la mère de l’enfant, Rebecca de lui administrer les repas préparés par l’hôpital. Les juges ont décidé d’hospitaliser l’enfant car il refuse de se nourrir. Mais si Adam ne mange pas, c’est aussi parce que Rebecca l’éloigne de toute nourriture. Elle est menacée de se voir retirer la garde de l’enfant. Convaincue qu’elle peut faire prendre conscience à Rebecca de la gravité de la situation, Lucy autorise cette dernière à rester un peu plus longtemps auprès de son fils. Contre l’avis de ses collègues, Lucy est persuadée que convaincre la mère de jouer le jeu est la seule solution pour que son fils accepte la nourriture de l’hôpital.
Sèche et précise, l’intrigue se déroule presque entièrement dans le huis-clos d’un hôpital : unité de lieu, unité de temps, unité d’action. D’entrée la caméra s’arrime au pas de Lucy, infirmière chef du service pédiatrie dans un hôpital bruyant, hiérarchisé et labyrinthique. « On s’inquiète beaucoup pour Adam » est la première phrase prononcée dans le film. Si Adam est au centre des préoccupations et résume ce qui se joue dans une unité pédiatrique : la vie, l’amour, la mort, il n’est pas au centre du film. Le film se focalise sur deux femmes : Rebecca et Lucy. Chacune s’inquiète pour Adam, qui ne se nourrit pas assez et dont les os sont fragilisés. Ces deux femmes s’affrontent, se toisent, se cherchent. Rebecca est culpabilisée, blessée, fragile et irresponsable. Lucy est investie au-delà du raisonnable. Elle est dévouée, consciencieuse et humaine. Lucy est partout à la fois. Elle incarne les valeurs de son institution, quitte à prendre personnellement le cas d’Adam en charge. Elle se retrouve tant bien que mal à devoir faire le lien entre la machine administrative de l’hôpital et la détresse humaine de ses patients. Elle est sans cesse dans l’urgence et elle ne se laisse jamais abattre. À plusieurs reprises, ses collègues la rappellent à : « Préserve toi Lucy. » Mais Lucy prend sur elle. Son implication déborde son cadre professionnel. Mère et infirmière n’entrent jamais en conflit personnel : le système qui les a réunies les oppose artificiellement, tout en sous-entendant qu’une seule solution existe.
En prenant la responsabilité de laisser Rebecca rester au chevet d’Adam., le film installe une logique triangulaire : entre l’enfant et sa survie, entre la mère et la loi, entre Lucy et sa fonction. L’intérêt d’Adam devient très vite une affaire d’adultes. Et le soin, ici, ne passe pas seulement par les gestes médicaux, mais également par la gestion d’un lien : obtenir la confiance de la mère pour sauver l’enfant. Lucy le comprend d’instinct.
Laura Wandel dépeint une enfance ballottée entre deux violences, intime et socio-économique, engendrées par cette dialectique entre deux institutions : l’hôpital et la famille. La réalisatrice utilise la puissance de la fiction pour raconter les dysfonctionnements liés aux manques de moyens alloués aux services public, et ce sans jamais tomber dans le procès d’intention à charge. Son travail est documenté et totalement en prise avec le réel du quotidien hospitalier. Elle préfère se concentrer sur les personnes et nous rappeler qu’en perdant de vue le facteur humain et la complexité du rapport à autrui, ce système broye les individus.
Ce film dardennien est mis en scène de façon immersive. On suit les déplacements et les hésitations de l’infirmière dans cet hôpital, huis-clos avec ses couloirs, ses chambres et ses bureaux. Laura Wandel respecte bien les codes du cinéma immersif : caméra embarquée à hauteur des personnages, photographie hyperréaliste et enchaînement de plans séquences bien élaborés pour marquer le sentiment d’urgence permanent, acteurs professionnels et amateurs. Sans jugement, la caméra scrute l’amour, l’égarement, la panique, la fatigue, la colère et le désespoir.
La réalisatrice filme avec justesse et distance, sans pathos ni mise en scène appuyée. Sa façon de tourner le film, permet de ressentir cette montée en tension autour d’un cas particulier à travers le regard et le devoir d’une infirmière. Ce long-métrage se nourrit d’un réel travail de documentation et de temps d’observation sur le terrain. Il vise juste grâce au sujet qu’il traite : un sujet cyclique, clinique, et profondément humain.
« Folie du dévouement et folie de l’amour maternel » se répondent dans ce film qui est porté par deux excellentes interprètes. Léa Drucker est rattrapée par le syndrome de la sauveuse. Elle met dans son rôle toute son humanité, toute sa vérité, elle est impressionnant de densité, de souffrance muette. Anamaria Vartolomei, dans le rôle de la mère, incarne tous les impossibles de cette femme meurtrie, de cette mère aimante et inconséquente. Laura Wandel fait exister ses personnages avec une vérité troublante, dans leurs déplacements, gestes et paroles. Et installe, se faisant, une réflexion captivante sur l’imbrication complexe entre les sphères médicale, judiciaire et sociale, dont des représentantes se succèdent pour faire appliquer les protocoles en place, en un rapport parfois contradictoire à l’intérêt de l’enfant.
Ce film, dense, haletant et émouvant, est un hommage poignant au personnel hospitalier
Philippe Cabrol
