Left-Handed girl
Analyse du film : LEFT- HANDED GIRL de Tsou Shih-ching.
17 septembre 2025 en salle | 1h48min | Drame
De Shih-Ching Tsou | Par Shih-Ching Tsou, Sean Baker
Avec : Janel Tsai, Nina Ye, Shi-Yuan Ma
Prix de la Fondation Gan à la Diffusion décerné à l’occasion de la présentation du film à la Semaine de la Critique 2025, Left-Handed Girl est le premier long métrage en solo de Tsou Shih-ching. Mais la réalisatrice est connue pour sa collaboration avec Sean Baker.
De double nationalité américaine et taïwanaise, Tsou Shi-ching s’est particulièrement inspirée de ses souvenirs d’enfance pour élaborer la trame de Left-Hand Girl. Le film brosse le portrait de trois femmes, une mère et ses deux filles, revenues s’établir à Taipei pour des raisons que le film gardera longtemps secrètes. Sou-Fen, mère célibataire quadragénaire y installe sa cantine dans un célèbre marché de nuit, l’aînée, I-Ann, est une jeune adulte employée dans un commerce géré par un manager assez louche, tandis
que la cadette, I-Jlng, est une fillette espiègle. Chacune d’entre elles doit trouver un moyen de s’adapter à cette nouvelle vie et réussir à maintenir l’unité familiale. En effet chacune des trois personnages semble évoluer dans des univers parallèles : inquiétude incessante pour la mère, révolte et transgression de l’aînée, refuge de I-Jlng dans son monde propre où la parole mensongère des adultes prend une dimension prophétique.
C’est chez elle, à Taipei, que la réalisatrice plante son récit, au sein d’une famille monoparentale composée presque exclusivement de femmes. Le spectateur découvre la ville, et surtout son fameux marché de nuit, à travers notamment les yeux de ceux de IJing. La caméra se déplace à hauteur de son regard, et on la suit dans ses pérégrinations, de leur minuscule appartement, l’école et les rues labyrinthiques de ces halles où
débordent commerces et autres échoppes en tout genre. C’est dans ce lieu qu’elle commet de petits vols de jouets et autres objets vendus dans les boutiques voisines de celle de sa mère. Le fil narratif est ténu mais fluide, tournant autour du vague « MacGuffin » de la main de I-Jlng. Gauchère, la petite fille est réprimandée par son grand-père maternel, qui rappelle sur un ton sentencieux que la main du Diable ne
saurait être utilisée, comme le proclame une ancienne légende.
Le trouble générationnel est très présent dans le film, Shih-Ching Tsou soulignant que chacune de ces femmes se perd dans les difficultés de la vie, que ce soit la grand-mère, qui sert de passeuse pour des malfrats, la mère, qui, après avoir dû payer les obsèques de son ex-mari, ne sait plus où elle en est, ou I-Ann, qui cache de lourds secrets. Le malaise de cette dernière n’est que la manifestation la plus évidente du malaise de toute une famille qui, à force de dysfonctionner et de mentir, ne sait plus où elle en est.
La cinéaste capte l’effervescence des rues de Taipei où l’environnement visuel et sonore chargé reflète la précarité d’une indépendance de ces femmes. La caméra ne lâche pas ses protagonistes dans cet espace urbain encombré et étouffant. Shih-Ching Tsou réalise de nombreuses ruptures de rythme, pour mieux s’attarder sur les blessures intra-familiales et dépeindre les inégalités de genre et les privilèges masculins encore très marqués à Taïwan.
La cinéaste pose un regard pertinent sur le rapport à l’argent au sein des familles asiatiques, l’importance des apparats sociaux et la persistance des traditions patriarcales : la grand-mère qui place son seul fils comme futur héritier de son appartement, le grand-père accroché à ses superstitions quant à la main gauche de I-Jing (« la main du diable »), les grandes sœurs culpabilisantes envers Sho-fen.
Il est question aussi de secrets dans Left-Handed Girl, de non-dits, de mystères, de stéréotypes, de ressentiments, de précarité, de lutte des classes, de patriarcat.
Le film évite habilement toute dramatisation en privilégiant l’humour, et sa maîtrise des cadrages restitue avec justesse la complexité de leurs émotions. Left-Handed Girl trouve un bon équilibre entre humour un peu amer, émotion et satire sociale. Le film développe de la sympathie pour la petite fille gauchère qui donne sa particularité au titre.
La réalisatrice a déclaré dans le dossier de presse : « Ce film est essentiellement né de notre envie d’en faire un qui se déroule dans le marché nocturne de Taïwan. Ça a été l’impulsion. Nous y avons donc adapté nos idées, en faisant de cette famille des marchands qui y ont un stand. Et surtout nous savions que l’énergie, la vie qui se dégage de cet endroit le rendait particulièrement cinégénique : il y a son animation permanente, ses lumières, la nourriture en train d’être cuisinée. Et plus encore toutes ses couleurs. Nous savions que tout cela, mais aussi le rendu de cette vie nocturne de fourmilière serait excitant payant à l’image. »
Philippe Cabrol
#analysesdefilms
