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Sirāt

Analyse du film : Sirāt

Près de 145 000 spectateurs en cinq jours : “Sirāt” signe un démarrage exceptionnel. Le film radical d’Oliver Laxe devient l’événement inattendu du cinéma d’auteur. Le film poursuit sa carrière après son triomphe en Espagne où il a cumulé cet été près de 400 000 entrées. Un score vraiment exceptionnel pour un film d’auteur aussi radical dans un pays où la fréquentation des salles est plus de deux fois inférieure à celle en France (72 millions de spectateur·rices en 2024 contre 181 en France).

Depuis Vous êtes tous des capitaines, premier long-métrage méconnu d’Oliver Laxe, son cinéma semble répondre à l’appel d’un lâcher-prise, pour épouser les fluctuations et oscillations d’une situation donnée.

Six ans après Viendra le feu, Oliver Laxe poursuit son exploration sensorielle et contemplative entre l’homme, la nature et la perte. La perte est le motif central du film, en effet le réalisateur situe son film à la croisée de la vie et de la mort, entre l’expérience et l’extase, entre l’épure et le spectaculaire.

Sirāt : d’ Oliver LAXE. Espagne/France, sortie le 10 septembre 2025, 2h.

Avec : Sergio Lopez, Bruno Nunez, Jade Oukid, Stefania Gadda, Joshua L. Henderson, Tonin Janvier, Richard Bellamy.

Avec Sirāt, l’un des films qui aura le plus fait parler de lui à Cannes, exceptionnel roadmovie dans le désert marocain, western nomade brutal, d’où émane une énergie physique et mystique intense, l’Espagnol Oliver Laxe a secoué la compétition du Festival de Cannes 2025. C’est un western à la trajectoire recalculée selon un axe nord-sud, en phase avec le contexte géopolitique qui, souterrainement travaille le longmétrage, nourrit un égarement géographique. Ce film imprévisible est un road-movie au parfum étrange et mystérieux, a reçu le Prix du jury ex aequo avec The sound of falling.

C’est une récompense méritée au vu de l’ampleur de son geste cinématographique qui impressionne, transcende, sidère et déroute.

D’abord, parce que l’attention donnée à la singularité des protagonistes et aux liens affectifs qui les unissent ont donné suffisamment de chair aux personnages pour qu’on ne puisse les réduire à de simples pantins. En effet Le film inscrit au cœur de son récit des personnages relégués aux bas-côtés de la société (punk à chiens nomades désocialisés) mais parvient à faire de cette petite troupe de marginaux une image très ample dans laquelle se reconnaît une image de l’humanité tout entière, affaiblie, mutilée, avançant dans un biotope de plus en plus dangereux et piégé, cernée par une menace d’extinction. Ensuite, parce que ce principe se recoupe avec le cœur battant du film : la musique techno. Par sa manière de faire se succéder des phases musicales, d’imposer un rythme distendu, de faire surgir des pics dansants inattendus au milieu d’une ligne lancinante, Sirāt se présente comme une tentative de figurer filmiquement l’expérience d’un morceau d’ambient techno, épousant autant les dissonances du genre que son caractère discrètement mélancolique. Ainsi d’un plan magnifique où Sergi Lopez danse, pour la première fois, s’abandonnant à la musique en même temps qu’aux larmes.

Sur fond noir, une phrase en exergue précise le titre du film : «Sirāt » traduit de l’arabe, veut dire « la voie » ou « le chemin ».Dans la religion musulmane, il s’agit du pont mythologique et dangereux entre le paradis et l’enfer. Ce pont permettrait de passer de l’enfer au paradis. Selon la tradition musulmane, après la mort, chaque âme devra traverser le pont Sirāt, «plus fin qu’un cheveu et plus tranchant qu’une épée », pour atteindre le paradis. Il faut l’interpréter comme une quête intérieure vouée à franchir les obstacles d’une réalité abrupte et fatale.

Laxe l’envisage comme « un chemin intérieur qui te pousse à mourir avant de mourir ». Nous sommes déjà dans une odyssée infernale avec comme seul décor le désert marocain, puis les montagnes de l’ Atlas dans un contexte de rave party.

Le film commence par le silence, un silence écrasant et une succession de gros plans sur de lourdes caisses noires, des mains et des branchements. Ensuite un plan d’ensemble qui révèle un mur d’enceintes posées au pied d’une montagne. C’est une image fixe.

L’épiphanie viendra du son qui va s’échapper de ces baffles surdimensionnées. Les premières images du film sont splendides: au milieu d’un canyon majestueux du désert marocain, des ravers dressent un mur monumental d’enceintes façon monolithe de 2001 : l’odyssée de l’espace puis déversent un torrent de décibels « hardcore » à la face du monde. Cette rave au milieu du désert, avec des vrais raveurs réunis par Oliver Laxe est filmée dans des plans hallucinants, notamment grâce à la musique de David Kangding Ray qui participe beaucoup à la texture du film, au lien entre son et image. Tout devient vibration et mouvement. Entre champ et contrechamp une foule, leur dans ressemble à une transe, voire à un battement cardiaque. C’est une cohorte de raveurs, de fêtards , plus ou moins jeunes, plus ou moins en forme, plus ou moins défoncés. Cette danse effrénée n’est-elle pas un acte de résistance ? Non pour nous faire perdre nos esprits, mais pour nous délacer , nous recentrer, après cette fête, autour de deux dynamiques : le chemin et la rédemption. « Cela fait longtemps que c’est la fin du monde » dit un des raveurs. En effet le film se déploie dans un monde pré-apocalyptique incertain, «sorte de chaînon manquant entre notre époque et celle de Mad Max.

Alors que la radio donne des nouvelles d’une humanité à feu et à sang, on se retrouve avec des milliers de raveurs dans le désert marocain pour danser la fin du monde. Dans cet univers à la marge, c’est l’euphorie qui prime : l’immersion dans la communauté se veut une ode sensitive envoûtante de la techno à l’ampleur d’une cérémonie. Luis n’y connaît rien. Lui cherche désespérément sa fille, Mar, disparue depuis cinq mois. Avec son fils Esteban, il distribue sa photo à des teufeurs. Lorsque ces derniers sont dispersés par l’armée, car la guerre menace, cinq irréductibles décident de poursuivre leur route vers la frontière mauritanienne, vers une autre fête. Mar y est peut-être, alors Luis décide de les suivre. Le voyage en compagnie de cette bande de marginaux éclopés sera dangereux et mystique. Cinq irréductibles décident de poursuivre leur route en camion à plusieurs centaines de kilomètres de là, au Sud de l’Atlas, près de la Mauritanie, vers une autre fête. Mar y est peut-être, alors Luis et son fils décident de les suivre. Le voyage en compagnie de cette bande de marginaux sera dangereux et mystique. Sirāt commence comme un drame de famille et finit en une vision apocalyptique du monde. C’est un itinéraire de délestage, où l’on commence à s’arracher à son pays avant de se plonger dans un décor en voie de dématérialisation.

L’épiphanie viendra du son qui va s’échapper de ces baffles surdimensionnées. Tout devient vibration et mouvement. La fête commence, ils sont des centaines dans le désert marocain. La fête déborde de chaque coin du cadre. Entre champ et contrechamp une foule , leur danse ressemble à une transe, voire à un battement cardiaque. C’est une cohorte de raveurs, de fêtards , plus ou moins jeunes, plus ou moins en forme, plus ou moins défoncés. Cette dans effrénée n’est-elle pas un acte de résistance? Non pour nous faire perdre nos esprits, mais pour nous délacer , nous recentrer, après cette fête, autour de deux dynamiques : le chemin et la rédemption.

Au beau milieu de cette fête, Luis coupe la foule accompagné de son fils. Ils distribuent la photo de Mar. Quand l’armée ordonne aux fêtards de quitter les lieux, le voyage commence, le père et le fils suivent les deux camions. Ce voyage nous « foudroie » par ses décors qui oscillent entre horizontalité indéfinie, brouillée de sable, de pistes désertiques et verticalité étroite , dangereuse avec des routes creusées à même la roche.

Petit à petit, les marginaux adoptent Luis et son fils et se révèlent profondément humains, généreux. Ouverture d’esprit, tolérance, entraide, solidarité, fraternité se développent. Oliver Laxe capte une communauté souvent mal comprise, mais intensément vivante, sans jamais juger.

Laxe ne pose pas sur ses raveurs un regard de moraliste, mais embrasse un peu de leur naïveté pour justifier leur présence incongrue dans un désert où pointe le spectre de la guerre : dans ces espaces, la musique vibre mieux que partout ailleurs. Les lignes d’horizon y deviennent des lignes sonores, promettant une fusion de la musique et des personnages avec l’espace qu’ils arpentent, mais que la mort, omniprésente, va venir empêcher.

De là vient la force tragique du film. Chaque disparition est vécue comme un scandale absolu parce qu’elle interrompt une danse, arrache un corps à son mouvement libérateur. Les survivants n’ont face à cela que quelques mots, des « C’est pas possible » bredouillés, mal assurés, dont la maladresse dit la sidération : face à une telle horreur, qui pourrait trouver les mots justes ? Peu à peu, d’ailleurs, ils se taisent, avant de s’immobiliser. La dernière image les montre entassés dans un train bondé, dans des plans qui rappellent ceux des migrants en exil. Mais l’émotion vient moins de cette résonance symbolique que de la rupture concrète dans le parcours du film : de l’élan à l’arrêt cette fois net, ces corps qui voulaient vibrer sont condamnés à l’immobilité sur le toit d’un véhicule dont ils ne maîtrisent plus la trajectoire. Ce qui fait de Sirāt une sorte de memento mori : s’abandonner n’ouvre pas seulement sur une promesse de libération, mais aussi sur l’apprentissage de la finitude.

Le désert qu’ils traversent est hostile et l’expédition prend des allures d’odyssée post-apocalyptique. Plutôt que d’investir pleinement cet horizon, Laxe privilégie cependant un relâchement dramaturgique. L’enquête se délite au profit de scènes triviales : des discussions sur l’essence et les vivres, l’improvisation d’un spectacle de marionnettes, la coupe des cheveux d’Esteban, etc. Comme dans son premier long, le cinéaste semble laisser les clefs de la narration aux personnes qu’il filme, laissant la part belle à d’apparentes improvisations. Les dialogues, souvent décalés, circulent d’une langue à l’autre (français, espagnol, anglais) et abordent avec une quasi nonchalance la menace confuse d’une troisième guerre mondiale. Ce flottement apparent témoigne surtout d’une attention aux corps singuliers des acteurs (sortes de freaks – l’un d’eux porte un t-shirt à l’effigie du film de Todd Browning), aux aléas de leurs gestes et expressions. Avec leurs enceintes portées comme des totems, les danseurs, qui sont par ailleurs des acteurs non professionnels, semblent déplacés, étrangers, ce que traduit la scène où le groupe croise un berger qui, sans un mot, leur tourne le dos alors qu’ils réclament de l’aide.

Le film va se métamorphoser et passer d’une odyssée familiale, où l’on recherche une fille disparue, à un parcours incroyablement dangereux sur des routes montagneuses, pour finir dans un combat chaotique et sans pitié avec la mort. A tel point qu’on en oublierait presque le motif du père, à la recherche de sa fille disparue. Les personnages s’enfoncent dans l’immensité brûlante d’un miroir de sable qui les conforte à leurs propres limites. Dans cette fuite en avant, le son sublime tout.

Passant les obstacles les uns après les autres, un retournement de situation vient rabattre toutes les cartes du scénario. Un accident se produit de façon très brutale. La scène est d’une rapidité confondante, et la mort est à peine passée par là qu’il n’y a plus rien à faire, croire ou espérer. Ce retournement propulse alors le film dans une seconde partie désespérée où l’absence d’avenir se réduit drastiquement à une question de survie. Le piège pressenti finira par s’abattre en deux temps, par deux séquences hallucinantes de brutalité qui font basculer le film. Et de convoi de l’espoir on va passer à une marche funèbre.

Au fur et à mesure que le scénario se déroule, L’histoire de ce père à la recherche de sa fille disparue devient un chemin initiatique, un voyage spirituel et apocalyptique. Le désert marocain symbolise l’isolement de ceux qui fuient la société pour survivre en marge, de rave en rave, en pleine fin du monde. Luis se retrouve dans le désert spirituel intérieur le plus complexe de sa vie.

Il serait difficile d’évoquer le film sans tourner autour de deux scènes en particulier, précisément parce qu’une grande part de sa singularité réside dans les surprises abruptes qu’il ménage. C’est le cas en particulier d’un plan sidérant, qui fait littéralement tomber le film dans un abîme. Cette surprise ne vient toutefois pas de nulle part et ne consiste pas en un simple coup de force : sa violence tient aussi à l’atmosphère flottante cultivée par la première partie, qui densifie l’irruption de la mort. À partir de cet instant pivot, Sirāt semble pris dans un cycle où chaque danse appelle une catastrophe ; la disparition soudaine d’un personnage vient balayer la désinvolture apparente des débuts et plonge le film dans la fatalité. Aux phases de transe succèdent des explosions, resserrant peu à peu l’espace vital des personnages jusqu’à les enfermer dans un champ de mines. Il pourrait y avoir une part de cynisme dans cette manière de piéger les personnages pour les faire disparaître un à un, comme dans un petit théâtre macabre.

Fidèle à sa méthode, Oliver Laxe construit une œuvre d’une rare exigence formelle, où l’exil est aussi bien géographique que métaphysique. Sirāt est l’inverse d’un film spectaculaire : lenteur radicale, une pellicule 16 mm au grain brut et granuleux, symbolisme biblique. Le désert devient un théâtre de dépouillement, un espace d’épreuves.

Dans une scène à la tonalité un peu légère, avant que ne s’accélère cette odyssée vers la destruction et la mort, un des membres de la communauté fait de son membre amputé une petite marionnette ornée de lunettes et de chiffons proposant un petit spectacle chanté. La chanson c’est Le Déserteur de Boris Vian « Monsieur le président, ma décision est prise, je m’en vais déserter… ». Grand film de désir et de désert, Sirāt est aussi un film sur la désertion : un désir de désertion dans le désert comme seule chance de salut. Le faible lien qu’entretiennent les personnages avec le reste du monde tient à des bouts de flash info à la radio, où il n’est question que de troisième guerre mondiale et de menace mondialisée. Déserter de l’humanité, échapper à l’anéantissement qu’elle s’est auto-échafaudée, c’est l’utopie du film.

Découvrir Sirāt, c’est accepter de faire un voyage, à la fois extraordinaire, fiévreux, intense, d’une beauté humaine forte, désespéré, qui sollicite tous les sens dans une harmonie enivrante de musiques, de sourires, d’angoisses, de frayeurs et de quête de liberté totale. Dans ce film le chemin des personnages va justement les conduire au paradis de la liberté ou à l’enfer d’un cauchemar chaotique. C’est le voyage qui compte.

Ce long-métrage nous conduit dans l’idée d’un deuil infini qui nous fait comprendre l’éphémère de l’existence humaine Le réalisateur conduit le groupe à la concrétude du réel avec une grande violence. Chaque pas devient dangereux, l’état de trouble des personnages les rend imprévisibles, au bord de la folie. La fin du film est en rupture totale avec l’état hypnotique et l’amour envers les personnages. Bien que la mort soit omniprésente, on ne croise aucun cadavre. La mort n’ a pas de visage dans ce film.

Sirāt est aussi un film apocalyptique, un film de fin du monde, où les informations sur la situation du monde annoncées par la radio, préviennent d’une fin imminente, et où l’absence de limites du paysage désertique confronte chaque personnage à la finitude de son destin.

On est avec cette œuvre au bord d’un basculement. La fin du monde ? À la radio, on entend plusieurs fois des nouvelles alarmantes sur la guerre dans le pays, qui sait si elle ne va pas s’étendre. Doit-on en déduire la nécessité absolue de tout « faire péter », de célébrer une dernière fois le collectif, de communier en dansant. Le réalisateur donne pour cela corps et matière à la musique, à ses ondes, ses vibrations. Il la met en rapport avec la montagne, le désert. Cette musique techno-tribale en version électro-acoustique de ce film est un élément du décor, elle sert l’idéologie des personnages. Envoûtante, elle emplit l’écran, c’est une véritable expérience sensorielle, voulue par le réalisateur : « Une techno brute, viscérale… Le résultat est un paysage sonore en symbiose avec les lieux ». Rappelons nous, au commencement du film, des amplis dans le désert. Qu’est-ce qui pousse les ravers à se regrouper ici pour danser jusqu’à l’épuisement ? Oublier la fin du monde ? Trouver une nouvelle famille? Pendant trente minutes, Oliver Laxe nous fait ressentir la puissance de la musique électronique, sa vibration, l’espace-temps qu’elle ouvre en chacun.

Situé à une période indéterminée, le scénario confirme le goût du cinéaste pour les symboles, qu’il greffe à des références cinématographiques : c’est une incursion implicite au cinéma de genre (dystopie, action). On pense aux westerns de Raoul Walsh et John Ford. À Henri-Georges Clouzot avec Le salaire de la peur. Il y a aussi des références aux expériences de William Friedkin dans Le Convoi de la peur (1977), à Gus Van Sant et son film Gerry (2022), à Michelangelo Antonioni et son film Zabriskie Point, de Dennis Hooper, avec Easy Rider. Sans oublier George Miller, l’auteur de la saga Mad Max.

Certaines scènes sont totalement évocatrices, ainsi quand le groupe se constitue et part pour une nouvelle fête, Sirāt renoue avec une veine du cinéma des années 1970 dédiée à la recherche des limites physiques de cet art: Aguirre, la colère de Dieu (Werner Herzog, 1972), Le Convoi de la peur (William Friedkin, 1977), Apocalypse Now (Francis Ford Coppola, 1979) On retrouve l’aridité du désert avec le film Gerry de Gus van Sant. Et surtout Mad Max.

A travers cette fiction, Oliver Laxe fait de son film l’écho de l’actualité. Où va le monde avec ses aberrations ? Qu’arriverait-il si l’humanité allait jusqu’à bout de tous ses extrêmes ?

Inclassable et captivant, séduisant mais déroutant, ce long métrage n’est en rien consensuel et dispose de réelles qualités, même s’il pourra légitimement mettre mal à l’aise.

La démarche d’Oliver Laxe est vraiment singulière, par son filmage majestueux de paysages et d’éléments indomptables, avec une lumière presque biblique ; par sa narration à la fois minimaliste et grandiloquente ; par ses symboles suggérés sur le danger apocalyptique.

Oliver Laxe a déclaré à propos de son film « Dans mon film, tous les personnages – et d’abord Luis – regarderont la mort droit dans les yeux ». « On pourrait dire que Sirāt est un film sur la mort. Mais je pense que c’est avant tout un film sur la vie – sur ce qu’il reste après avoir touché le fond, sur la survie. Au milieu de toute cette douleur, en plein cœur de ce voyage vers les ténèbres, il reste l’humanité. Des personnages fragiles, conscients de leur petitesse dans un monde traversé par plus grand qu’eux. Des hommes et des femmes qui, après la méfiance initiale, prendront soin les uns des autres, sans jugement, dans une forme de communion silencieuse entre êtres blessés ».

Avec Sirāt, Olivier Laxe malmène les codes, les règles de la narration, ses personnages… et même les spectateurs. Il convoque autant les ressorts du film d’action que ceux de la fable philosophique. On comprend clairement que l’apocalypse, que veut filmer le réalisateur est une apocalypse intime, mystique, presque transcendantale, détachée du vacarme du monde dans un désert qui n’en finit plus de paraître infini. Est-ce une invitation à accepter la souffrance au même titre que l’extase ? Sirāt ne rappelle-t-il la sagesse stoïcienne des Grecs, la pensée soufiste de l’Islam, la quête d’une élévation spirituelle ?

Porteur d’espoir. Il y a de l’acceptation et même du réenchantement chez ces personnages. Il y a de la foi. « La foi, c’est sentir que lorsque la vie s’exprime, même avec un accident, il y a derrière un cadeau, un apprentissage. La tragédie nous fait grandir. Je voulais que les spectateurs fassent comme le personnage de Luis c’est-à-dire qu’ils soient poussés à regarder à l’intérieur d’eux-mêmes. Lorsque nous sommes nus, l’ego démoli, au bord de l’abîme, la vie est en train de nous demander qui nous sommes. Je pense que la mort configure notre psychologie à tous. Tout mon cinéma parle de cela, mais en considérant la mort comme une porte vers quelque chose. Nous habitons une société très thanatophobe, et je crois que le cinéma est encore un lieu dans lequel on peut proposer à l’être humain une cérémonie pour apprendre à transcender la mort. C’est elle qui nous fait dialoguer plus intensément avec la vie. » a déclaré le réalisateur.

Que ce soit visuellement, dans sa manière de capter les montagnes, le ciel et la terre qui parfois se confondent, ou avec une bande-son aux vibrations contagieuses le film trouve son propre rythme. En arabe, le mot «Sirāt » désigne un chemin ; dans la religion musulmane, il s’agit du pont entre le paradis et

l’enfer. « Au cinéma, c’est celui qu’Oliver Laxe érige entre le monde terrestre et celui, parallèle, où finissent celles et ceux qui sortent hantés par un grand film ».

Philippe Cabrol

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