Un simple accident
Analyse du film : Un simple accident de Jafar Panahi.
Séance en avant-première mardi 30 septembre à 20h au Pathé Comédie de Montpellier, VOST
Iran/France, sortie en france le 1er Octobre 2025, 1h41mn.
Avec : Vahid Mobasheri, Maria Afshari, Ebrahim Azizi, Hadis Pakbaten, Madjid Panahi, Mohamad Ali Elyasmehr
Après le Lion d’or à la Mostra de Venise en 2000 pour Le Cercle, l’Ours d’or à la Berlinale en 2015 pour Taxi Téhéran, l’Ours d’argent pour Closed Curtain en 2013, Jafar Panahi vient donc de recevoir la Palme d’or du Festival de Cannes 2025 pour Un Simple accident, après avoir déjà remporté la Caméra d’or au Festival de Cannes 1995 pour Le Ballon blanc, le Prix du jury Un Certain regard en 2003 pour Sang et or, le Prix du scénario au Festival de Cannes en 2018 pour Trois Visages et le prix spécial du jury de la Mostra de Venise en 2022 pour Aucun ours.
Jafar Panahi a tourné ce long-métrage sans autorisation officielle de son pays. Un simple accident tire une bonne partie de son aura médiatique de cette genèse peu commune.
Pour la première fois en quinze ans, Panahi vient de recevoir l’accord pour sortir du pays et présenter son nouveau film, Un Simple Accident. C’est un grand moment pour le cinéma iranien, et les artistes du pays, systématiquement muselés, empêchés et torturés.
Une sortie d’Iran risque de faire grand bruit tant la nouvelle proposition de Panahi est incendiaire, un film de vengeance, questionnant le fragile instant-pivot où l’opprimé peut devenir oppresseur, un infime équilibre.
Tout commence , comme son titre l’indique, par un accident. Panahi a toujours aimé filmer dans des espaces clos – des voitures, des appartements, des garages. Un Simple Accident ne déroge pas à la règle. La voiture devient à nouveau un théâtre miniature où se jouent des enjeux immenses. La tension naît de ce qui n’est pas montré, de ce qui se devine dans un geste, un soupir, un éclat de voix contenu.
Eghbal, un homme ordinaire, percute un chien alors qu’il conduit, accompagné de sa femme enceinte et de sa fille. Il cherche de l’aide, il trouve un garage isolé. C’est dans ce garage que la séquence met en place les enjeux du scénario. Vahid, le garagiste, le reconnaît, c’est son ancien tortionnaire, dit « la guibole », dont la démarche claudicante a hanté ses longs jours de geôle lorsqu’il était otage et supplicié de la dictature iranienne.
Le son de sa prothèse de jambe, il le reconnaîtrait parmi des milliers. C’était sa seule berceuse lorsque le gardien, qu’il l’a meurtri à jamais, lui faisait subir les pires sévices. Il le reconnaît ou croit le reconnaître. C’est sur Vahid que se focalise dès lors le film. Vahid prend la décision impulsive de capturer Eghbal. Le lendemain, il le kidnappe pour l’enterrer vivant en guise de vengeance, non pas pour pas apaiser ses tourments mais pour au moins assouvir sa rage qui le consume. Il l’enferme dans sa camionnette. Mais est-il vraiment le gardien de prison qui l’a autrefois « tué mille fois » ? L’incertitude grandit au fur et à mesure des gémissements du futur condamné. Il appelle d’anciens compagnons de cellule. Ils organisent un procès parallèle. Mais les souvenirs se brouillent. L’homme nie. D’autres doutent.
Le reste de l’action se déroule majoritairement dans la camionnette de Vahid, qui va demander à d’anciens codétenus de l’aider à identifier ce corps inconscient. Il embarque avec lui un couple de mariés Shiva et Sehar, leur photographe Golrokh et Hamid, partisan d’une justice beaucoup plus expéditive, au cas où eux aussi, passés par la même prison, confirmeraient l’identité d’ Eghbal. Nul n’est est position de pouvoir l’identifier à 100%, mais collectivement. Que décideront les victimes pour réparer le passé ? Comment ne pas céder à la haine, comment ne pas être « comme eux » ? Comment rester humain ? C’est toute la question posée par ce film qui touche à l’universel. Va se poser une question cruciale : quel sort réserver au bourreau ? Lui réserver un sort similaire à celui qu’ils ont subi, n’est-ce pas faire preuve de la même inhumanité que lui ? La meilleure des vengeances ne consiste-t-elle pas à montrer qu’il ne leur a pas enlevé l’humanité dont il fut dépourvu à leur égard ?
Si le film commence lentement, il monte en tension et devient une confrontation chargée de tension et d’enjeux moraux. Il gagne en profondeur et en virtuosité, engrangeant des réflexions philosophiques et existentielles interrogeant sur les conséquences des actes de vengeance ou celles de la clémence et le pardon et se terminant sur un dernier quart d’heure saisissant . En reste une question obsédante : si la haine et la soif de vengeance vous pousse à devenir comme vos bourreaux, qu’êtes-vous ?
Rien n’est jamais simple dans Un Simple Accident : la frontière entre victime et bourreau s’efface, les certitudes vacillent, et chaque personnage, qu’il soit complice ou silencieux, se trouve confronté à ses propres contradictions. Le film résonne comme un acte de résistance en soi. Mais Panahi ne s’arrête pas à l’étiquette du « film politique ». Il filme avant tout des êtres humains, avec leurs failles, leurs doutes, leurs élans de colère et leurs éclats de tendresse inattendus. La grande force de ce film, c’est d’ancrer son discours dans le quotidien, dans des situations concrètes, des dialogues souvent drôles, parfois absurdes, qui permettent d’éviter l’écueil du manifeste théorique.
Derrière cet habillage, un simple accident s’inscrit dans la veine du cinéma iranien engagé. Très politique lorsqu’il décrit le portrait au vitriol d’une famille proche du pouvoir, d’un bourreau sans remords. Social, lorsqu’il s’intéresse à la résilience des victimes en dressant une panoplie de portraits. Il y a ceux qui ont simplement tourné la page, ceux qui ont peur, ceux qui restent rongés par la soif de vengeance « On est en guerre, si tu ne tues pas tu te fais tuer » – dépasseront-ils cette posture ? Et ceux qui aspirent à une vraie justice : « On n’est pas des tueurs ».
Avec une maîtrise parfaite de sa mise en scène et de l’art du plan séquence, Jafar Panahi nous offre une réflexion exaltante sur l’âme humaine, sur ce qui différencie les bourreaux des victimes, sur la définition de la légalité quand rien ne semble plus légitime et que la corruption a gangrené tous les pans de la société.
Panahi aborde tout en juste retenue, et précision, les maux qui ont traversé le pays ces dernières années allant des grèves ouvrières au mouvement « Femme, Vie, Liberté » en passant par les échos de la guerre en Syrie. Chaque personnage est le fragment d’un puzzle à reconstituer tant pour comprendre la machine dictatoriale que pour saisir un peuple écartelé, qui est poussé à redouter ses libertés.
Car c’est aussi en cela que réside la force d’Un simple accident : évoquer la violence d’un régime sans jamais la montrer, et parvenir à la rendre tangible grâce à des mots, des regards et des émotions.
Le film ne cherche pas à délivrer des vérités, encore moins à proposer des solutions. Il montre des individus face à des choix impossibles, pris dans des engrenages qui les dépassent. Panahi, fidèle à sa démarche, refuse le manichéisme : ses personnages sont ambivalents, tiraillés entre rancune et compassion, colère et résignation. Et c’est là que le film trouve sa force. En laissant le spectateur face à ses propres jugements, face à ses propres réactions instinctives. Que ferait-on à leur place ? Peut-on pardonner l’impardonnable ? La question reste en suspens. Un Simple Accident n’est pas seulement un excellent film, c’est une œuvre nécessaire.
La Palme d’Or décernée à Cannes 2025 dépasse la seule reconnaissance artistique. Elle honore un cinéaste qui, malgré l’exil, la censure, l’arrestation, continue de faire des films, qui continue de raconter l’histoire d’un peuple. C’est un geste fort, un acte de foi en l’humanité, un acte politique en soi, mais aussi un hommage à un cinéma profondément humain. Un Simple Accident est un film qui remue, qui questionne, qui dérange. Il faut le voir, le revoir, le disséquer.
Un simple accident est à la fois un titre hautement symbolique et le point de départ d’une méditation sur les droits des victimes, en quête de réparation intérieure. Derrière ses faux airs de film de vengeance, le cinéaste iranien s’appuie sur une galerie de personnages ordinaires et saisissants pour continuer à défendre, sans relâche, la liberté et la justice.
Le cinéma peut-il défier les interdits ?Jafar Panahi répond par l’affirmative. Un Simple Accident est plus qu’un film : c’est un acte de résistance. Ce contexte donne au récit une intensité rare, où chaque plan semble chargé d’un poids politique et humain.
Un Simple Accident réunit quelques personnages autour d’un élément central qui fait ressurgir l’horreur d’un régime théocratique dictatorial et répressif. Mais toujours est-il qu’une nouvelle fois, le cinéaste signe une charge virulente contre les dérives du régime islamique iranien adepte de persécutions, emprisonnements faciles et tortures à l’encontre de tous ses opposants ou considérés comme tel.
Avec Un simple accident, Panahi confirme qu’il compte parmi les cinéastes les plus importants du moment. Son nouveau film est non seulement politiquement puissant et inventif sur le plan formel : il est aussi profondément humain. C’est un film à la fois de son temps et intemporel, profondément ancré dans les réalités politiques et sociales de l’Iran.
La voix étranglée par l’émotion, Jafar Panahi a plaidé dans son discours post-première pour la libération de tous les artistes iraniens aujourd’hui dans le viseur de Téhéran et rendu un vibrant hommage au mouvement Femme, Vie, Liberté né suite à la mort de Mahsa Amini en 2022. Jafar Panahi avait dédié la projection cannoise de son film à « tous les artistes iraniens qui ont dû quitter l’Iran ».
Aucun film de Jafar Panahi n’est sorti en Iran. Ses films sont vus clandestinement.
Comment cette Palme d’or va-t-elle impacter les Iraniens? L es Iraniens verront ce film par le biais de copies pirates, sur Internet, par des réseaux pirates, ce que Jafar Panahi montre d’ailleurs très bien dans Taxi Téhéran.
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EN COMPLEMENT ANALYSE FILM
Le jury du Prix de la Citoyenneté Cannes 2025 Lucas Belvaux. Ce prix met en avant des valeurs humanistes, universalistes et laïques. Il célèbre l’engagement d’un film, d’un réalisateur et d’un scénariste en faveur de ces valeurs auxquelles répond incontestablement le film de Jafar Panahi . Le jury a ainsi salué la « façon dont la réalisation a utilisé le cinéma pour faire d’un simple accident une réflexion sur la responsabilité individuelle, le courage, et la nécessité d’arrêter le cycle de la violence.»
TAXI TEHERAN ET UN SIMPLE ACCIDENT
On se souvient du début de Taxi Téhéran. Un plan fixe : la ville de Téhéran grouillante de monde et de vie, vue à travers la vitre avant d’un taxi dont on perçoit juste le capot jaune.
Le chauffeur reste hors-champ tandis que la conversation s’engage entre les deux occupants du taxi qui ne se connaissaient pas avant qu’ils ne montent l’un après l’autre dans le véhicule. L’homme fait l’éloge de la peine de mort après avoir raconté une anecdote sur un voleur de roues de voiture. « Si j’étais à la tête du pays, je le pendrais » déclare-t-il ainsi. La femme, une institutrice, lui rappelle que l’Iran détient le triste record mondial d’exécutions après la Chine. Avant de partir, l’homme révèle son métier : voleur à la tire. Ce premier tableau permet un début d’esquisse de la société iranienne mais aussi de planter le décor et d’installer le ton, à la fois grave et burlesque. Le décor est l’espace feutré du taxi qui devient un lieu de liberté dans lequel se révèlent les incongruités suscitées par l’absurdité des lois et interdictions en vigueur. L’ingéniosité du dispositif (qui nous rappelle que Panahi a été l’assistant de Kiarostami) nous permet de rester à l’intérieur du taxi et de voyager, pas seulement dans Téhéran, mais aussi dans la société iranienne, et d’en établir une vue d’ensemble.
Comme dans Taxi Téhéran, le véhicule devient un lieu essentiel de l’action de ce film tourné dans la clandestinité. Dans Taxi Téhéran, ce n’est qu’après plus de neuf minutes de film qu’apparaît le chauffeur et que le spectateur découvre qu’il s’agit de Jafar Panahi, révélant ainsi son sourire plein d’humanité, sa bonhomie. Son nouveau passager le reconnaît ainsi (un vendeur de films piratés qui, sans doute, a vendu des DVD de Jafar Panahi, seul moyen pour les Iraniens de découvrir ses films interdits et qui, comble de l’ironie, dit « Je peux même avoir les rushs des tournages en cours ») et lui déclare « c’étaient des acteurs », « C’est mis en scène tout ça » à propos d’une femme pétrie de douleur que Panahi a conduite à l’hôpital avec son mari ensanglanté, victime d’un accident de deux roues. Panahi s’amuse ainsi de son propre dispositif et à brouiller les pistes, les frontières entre fiction et documentaire. De même, dans Un Simple accident, le protagoniste n’apparaît pas tout de suite. Nous pensons d’abord suivre les trois membres de cette famille, et que le père sera le personnage principal, celui qui suscitera notre empathie…
Au-delà du portrait de la société iranienne sous le joug d’un régime autoritaire et inique mais malgré tout moderne, vibrante de vie, d’aspirations, Taxi Téhéran était aussi une déclaration d’amour au cinéma dont le taxi est une sorte de double : un espace salutaire de liberté, de jeu, de parole, d’irrévérence, de résistance. Le film devient ainsi une leçon de cinéma, le moyen pour Panahi de glisser quelques références. Le jeu de mise en abyme, de miroirs et de correspondances est particulièrement habile. Le cinéaste multiplie les degrés de lecture et les modes de filmage, de films dans le film, ce que filment les caméras dans le véhicule, ce que filme sa nièce avec son appareil photo, ce que filme son portable, démontrant ainsi la pluralité de possibles du cinéma.
Le dispositif est beaucoup plus simple ici, il n’en recèle pas moins de puissance dénonciatrice, et d’autant plus de courage puisque le propos est encore plus clair et direct.
Dans Taxi Téhéran, lorsque Jafar Panahi évoque aussi sa propre situation, avec une fausse innocence, et celle des prisons (« J’ai entendu la voix du type qui me cuisinait en prison » dit-il à son avocate), cela pourrait être le point de départ de Un Simple accident comme si les deux films se répondaient.
Philippe Cabrol
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