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La Disparition

Analyse du film : La Disparition de Josef Mengele

Ce nouveau long métrage de Kirill Serebrennikov rompt avec ce qui semblait être l’axe de son cinéma, une évocation de la fameuse et controversée âme russe. C’est pertinent par rapport au principe du récit, puisque l’idée même de déracinement (de sa langue, de son pays, de son idéologie) est en le cœur.

La fuite du légendaire Mengele, le “boucher d’Auschwitz”, symbole du criminel nazi ayant toujours échappé à la justice, structure donc le scénario. Le noir et blanc austère de l’image concourt à créer une œuvre anxiogène qui se situe dans un après perpétuel. Que reste-t-il après le nazisme, après le pouvoir, lorsque toutes ces illusions se sont envolées ? Pas grand-chose, répond le film, si ce n’est l’enfermement du protagoniste dans ses certitudes, et dans un réel de plus en plus sombre, fermé. Ce cimetière des idéologies est plus pertinent encore en regard de l’actualité, en nous mettant face au trou noir béant de l’essence du fascisme.

La Disparition de Josef Mengele, nouveau film de Kirill Serebrennikov adapte le prix Renaudot (2017) éponyme d’Olivier Guez. Présenté à Cannes Première, ce métrage entend donc lever le voile sur le médecin tortionnaire d’Auschwitz alors qu’il fuit en Amérique du Sud.

La Disparition de Josef Mengele de Kirill Serebrennikov. Allemagne/France/Mexique/Russie

Sortie le 22 octobre 2025, 135 min

Avec : August Diehl, Dana Herfurth, Burghart Klaußner, Friederike Becht, Anton Lytvynov.

Considéré par certains comme l’un des plus brillants cinéastes européens de sa génération, le russe Kirill Serebrennikov, désormais éxilé à Berlin, s’intéresse à une figure de l’histoire : Josef Mengele, médecin nazi ayant officié dans le camp d’Auschwitz-Birkenau et pourchassé après la guerre pour son implication dans l’opération de gazage des juifs et ses horribles expérimentations médicales pratiquées sur les déportées.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Josef Mengele parvient à s’enfuir en Amérique du Sud pour refaire sa vie dans la clandestinité. De Buenos Aires au Paraguay, en passant par le Brésil (où il meurt en 1979), celui qu’on a baptisé « l’Ange de la Mort » va organiser sa méthodique disparition pour échapper à toute forme de procès. Il a été mystérieusement retrouvé noyé sur une place de Sao Paulo en 1979, sans avoir été jugé. Comment ce criminel de guerre, responsable d’assassinats de masse et d’expérimentations médicales abjectes durant la Shoah, a-t-il pu échapper à son mandat d’arrêt international, changer si facilement de peau et d’identité ?

Le film pourrait presque se résumer à sa scène d’ouverture, tant elle condense le vertige moral et esthétique qui irrigue toute l’œuvre. Dans une salle de cours d’une université brésilienne, des étudiants en médecine observent leur professeur ausculter le véritable squelette de Josef Mengele, donné à l’État comme objet d’étude. Il est là, dépouillé de son enveloppe humaine, mais chargé d’une mémoire collective, d’un poids historique que nul ne peut ignorer. Cette scène nous place face à l’impensable : oser regarder le Mal dans les yeux.

En se concentrant sur la seconde partie de sa vie, après 1945, Kirill Serebrennikov dresse le portrait d’un homme défait, humilié dans ses convictions, et qui en réponse radicalise encore davantage sa pensée déjà extrémiste.

Tourné dans un noir et blanc superbe, La Disparition de Josef Mengele fonctionne comme une autopsie : celle du terrifiant Josef Mengele, celle de sa cavale ahurissante pendant des décennies et la protection institutionnalisée de la dictature péroniste, de sa famille en Allemagne, celle d’une psyché fondée dans la haine et une foi indéfectible envers les valeurs et croyances du régime nazi. Si le noir et blanc domine l’ensemble, la couleur est bien présente à quelques moments précis. Elle est notamment utilisée pour les souvenirs et les activités liés au camp d’Auschwitz.

Le cinéaste multiplie les images chocs avec des plans anxiogènes, grands angles et plans très serrés, passages en couleurs perturbants, ellipses et flashbacks, caméra à l’épaule ou cadrages sur-composés, partitions musicales, décors funèbres, ombres oppressantes, silhouettes errantes dans des paysages de désolation. Une image marquante : Mengele face à un épouvantail à son effigie, vêtu d’un uniforme nazi, pendu à un arbre.

Anatomie du mal fait homme, le film de Sebrennikov nous pousse au plus près du pire de l’humanité. On aurait pu dire de l’inhumanité. En adoptant le seul et unique point de vue d’un Mengele qui ne quitte jamais le cadre, Serebrennikov l’inscrit dans l’humanité de son personnage convaincu par le bien-fondé de ses idées. Mengele n’est plus un homme, mais une ombre fuyante, un spectre idéologique. Après avoir été le bourreau d’Auschwitz, nous découvrons un Mengele puni par la vie, figure du Mal qui refuse de mourir diffusant la corruption, contaminant corps et âmes.

Cette reconstitution éclaire un aspect souvent méconnu de l’après-guerre : l’existence de réseaux d’entraide entre anciens nazis, facilités par la complaisance de certains gouvernements sud-américains. Le film évoque ainsi les « ratlines », ces filières d’évasion qui permirent à de nombreux criminels de guerre d’échapper aux poursuites. Le film dépeint avec justesse la communauté allemande de Buenos Aires, véritable sanctuaire pour les anciens nazis. Ces émigrés, souvent complices actifs ou passifs du régime hitlérien, reconstituent une micro-société où l’idéologie nazie peut perdurer en sourdine. Serebrennikov montre comment cette communauté protège Mengele tout en gardant ses distances lorsque les risques deviennent trop grands.

Serebrennikov montre, au-delà du récit de clandestinité, comment l’homme reste attaché à la nostalgie de la toute-puissance nazie, au repli identitaire, et reproduit sans cesse le même schéma d’autodestruction. Une folie meurtrière dont le cœur névralgique remonte à 1914 et qui n’a cessé d’anéantir l’Europe puis le monde. Pour Mengele, Auschwitz représente ses plus belles années : il est jeune, marié, père, médecin en pleine ascension. Ce qui est pour nous l’horreur absolue devient pour lui un souvenir heureux. Sur le mur d’objets et de portraits de la Kommandantur nazie, il n’est pas présent , pourtant il a tué près de 400 000 personnes. L’Allemand, né en 1911 et adhérent au parti nazi en 1937, aurait dû se trouver sur le banc des jugés en 1946 lors du « procès des médecins ». Il n’a jamais été jugé pour ses crimes. Pour combler une ambition pseudo-scientifique, l’homme n’hésite pas à tuer, disséquer, amputer et infecter volontairement ses cobayes avec diverses maladies.

Serebrennikov lorgne du côté du thriller politique en donnant du rythme à cette fuite en avant, cette traque quasi permanente. A mesure que ce dernier change d’identité et d’apparence, le film se transforme lui aussi, le cinéaste jouant avec les lieux et les époques au sein d’un récit qui n’a plus rien de linéaire. Ce qui glace le sang dans La Disparition de Josef Mengele c’est la manière dont le réalisateur met en scène ce qu’Hannah Arendt avait nommé « la banalité du mal », c’est-à-dire la capacité d’un homme ordinaire à commettre des crimes abominables. Or, Mengele, sa famille et même ses amis semblent correspondre à cette définition. Le spectateur découvre dans le même temps que l’ancien médecin d’Auschwitz et son entourage n’ont jamais renié leurs convictions, bien au contraire, ils les assument et maintiennent à qui veut l’entendre la supériorité de l’idéologie nazie, proférant , insultes racistes et antisémites.

A l’effroi succède une certaine émotion quand le personnage du fils, Rolf, devenu avocat, vient jusqu’à Buenos Aires demander des comptes à ce père qui persiste à servir la même litanie : il n’aura fait que son devoir. Ces scènes révèlent l’acharnement du criminel à légitimer son passé et à perpétuer son héritage. Face à ce fils qui le rejette, Mengele se révèle dans toute sa pathologie : un homme incapable de concevoir l’humanité de ses victimes et obsédé par la pureté raciale. En parallèle, Kirill Serebrennikov développe la relation complexe entre Josef et son fils, un jeune homme révolté contre sa famille qu’il méprise. Il questionne son père sans relâche pour obtenir la vérité : est-il le monstre que tout le monde décrit ? A-t-il commis les horreurs dont on l’accuse ? Cette confrontation entre ces deux générations, entre culpabilité et déni, est saisissante.

L’un des enjeux majeurs du film concerne la transmission et la responsabilité des générations suivantes. Rolf interroge la possibilité de rompre avec l’héritage familial. Comment grandir quand on porte le nom de l’un des plus grands criminels de l’Histoire ?

Rolf incarne à lui tout seul toute une génération allemande, celle de l’après-guerre, partagée entre le désir de comprendre et celui de ne pas plonger dans cette histoire sordide. Cette confrontation est l’un des fils conducteurs de La Disparition de Josef Mengele.

Il fallait un acteur d’une justesse rare pour incarner une telle figure. August Diehl, livre une prestation glaçante. Ni monstre caricatural, ni homme ordinaire, il compose un être abominable qui persiste à se présenter en savant, en figure d’autorité, alors qu’il n’est plus qu’un fugitif poursuivi pour ses crimes inhumains.

Au-delà de la biographie, le film entre en résonance avec notre époque. En filigrane, il rappelle combien les années 1930 furent, comme aujourd’hui, marquées par la désignation de boucs émissaires, par la mécanique de la déshumanisation et par l’exclusion systématique des minorités.

Cette chronique de la clandestinité, des complicités et de la peur d’être jugé possède aussi une valeur psychologique et historique. Les retours en arrière, notamment sur les réseaux d’anciens fascistes en Amérique latine, montrent combien l’idéologie nazie a continué de circuler. C’est l’un des intérêts principaux du film : rappeler que Mengele n’était pas une exception, mais le symbole d’un système de complicités et de silences qui permit à une idéologie meurtrière de survivre longtemps après la chute de l’Allemagne nazie et d’inspirer de nombreux régimes totalitaires de par le monde.

La disparition de Josef Mengele atteint ici une intensité rare : celle d’un cinéma qui ne recule devant rien pour interroger notre rapport au Mal, à la mémoire,…En évoquant la fuite de Josef Mengele à travers l’Amérique du Sud, Kirill Serebrennikov signe un film sombre, sec, percutant, dérangeant et fort pertinent politiquement.

Dans le cadre du Festival de Cannes, Kirill Serebrennikov, a été décoré de la Légion d’honneur samedi 17 mai par la ministre de la Culture, Rachida Dati. « Je considère cette distinction comme une immense responsabilité, notamment à l’égard de ceux qui croupissent en prison pour leurs convictions », a déclaré le cinéaste dissident à cette occasion.

Philippe Cabrol, Chrétiens et Cultures

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