Les Aigles de la République
Analyse du film : Les Aigles de la République
Réalisateur : Tarik Saleh
Nationalité : Suède, France, Danemark
Distribution : Fares Fares, Lyna Khoudri, Zineb Triki, Amr Waked
Durée : 2h09
Sortie : 2025
Compétition Festival de Cannes 2025
Avec Le Caire Confidentiel et La Conspiration du Caire, deux de ses précédents films, le réalisateur suédois d’origine égyptienne Tarik Saleh s’est imposé sur la scène internationale. Persona non grata au pays des pharaons, il poursuit la critique des hautes sphères politiques et religieuses de l’Égypte contemporaine dans Les Aigles de la République, le dernier opus de son implacable « trilogie du Caire ».
L’acteur fétiche du cinéaste, Fares Fares, apparaît dans chaque film de cette trilogie. Dans Les Aigles de la République, il incarne George Fahmy, star adulée des Égyptiens. Persuadée que sa notoriété l’exemptera de l’allégeance au régime, la vedette est pourtant contrainte d’interpréter à l’écran le président al-Sissi, dans un biopic à la gloire de ce dernier. L’acteur se retrouve ainsi propulsé dans les arcanes du pouvoir. Flirtant avec le danger, il entame une liaison avec la mystérieuse épouse du ministre de la Défense qui supervise le film.
Personnalité vibrionnante, la star a des goûts de luxe, une petite amie très jeune et le verbe haut. Veut-on le faire jouer, sans fausse calvitie, un al-Sissi dégarni ? « Il est chauve depuis la maternelle ! », réplique-t-il. George Fahmy, qui appartient à la minorité copte, garde la discrétion sur ses convictions politiques. Mais il va devoir se positionner en faveur du régime, jusqu’à devenir l’égérie d’une campagne patriotique. Flatté, puis menacé et manipulé, il se laisse prendre peu à peu au jeu et devient malgré lui un instrument du pouvoir. Pourtant, le pacte faustien qu’il passe avec les dirigeants, où il risque de perdre son âme, présente quelques avantages, lorsqu’il s’agit de faire sortir de prison le fils d’un voisin arrêté pour un post impertinent ou de relancer la carrière d’une actrice ostracisée. Menteur effronté, séducteur impénitent, fragile et orgueilleux, George Fahmy passe de la fanfaronnerie à la gravité, puis à la terreur. Il incarne une figure tragique du dilemme éthique, obligée de composer avec un régime autoritaire.
Posé en personnage antagoniste, le docteur Mansour est l’éminence grise du président, omniprésent sur le tournage du biopic hagiographique La volonté du peuple. Cet homme de confiance d’al-Sissi contrôle tout, scrutant faiblesses et failles de son entourage. Il ne ment jamais et incarne paradoxalement la rectitude morale portée à son comble.
Cette histoire d’acteur contraint d’endosser l’habit, en l’occurrence l’uniforme, d’un dirigeant qu’il exècre offre au film un point de départ intrigant. La première partie du film, efficace et tendue, menée sur le ton de la comédie, installe le redoutable engrenage dans lequel George Fahmy se trouve pris. Les regards et les mots, qui dissimulent menaces et pièges, y distillent un climat oppressant. La seconde partie, entre le thriller, la satire et le portrait d’un homme brisé, plonge soudain dans le drame historique, avec une tentative d’attentat. Ce rebondissement relance l’intrigue, qui prend une tonalité plus grave et plus politique. Les dignitaires du régime ne sont pas seulement de risibles pantins, mais aussi des êtres cyniques, prêts à tout pour rester aux commandes.
Tarik Saleh critique au passage le statut discriminatoire des chrétiens coptes, les pressions multiformes, la censure, les arrestations arbitraires et les parades militaires dignes des défilés mussoliniens. Il raille sévèrement le pouvoir politique et militaire en donnant à voir une galerie d’hommes en uniformes surchargés de médailles, tandis que les femmes, dépeintes comme de grandes lectrices à l’esprit cultivé, inspirées par la passion, se voient attribuer les beaux rôles.
Le cinéaste filme avec irrévérence, dans une mise en scène clinique, les lumières jaunes des nuits de la capitale égyptienne et les plateaux de tournage en ébullition. Les Aigles de la République est aussi une lettre d’amour au cinéma égyptien. Les affiches très identifiables du générique rendent hommage à son âge d’or, dans les années 1950-1960. De fait, Saleh utilise le cinéma comme un reflet de la scène politique. Le film –le long-métrage de propagande que George Fahmy est contraint de tourner– dans le film se transforme en un double dispositif, à la fois instrument de manipulation collective et sismographe d’une conscience, celle du protagoniste qui se corrode peu à peu. Dans une bande originale au lyrisme feutré- ni sonorités orientales, ni frissons de thriller- le compositeur Alexandre Desplat accompagne subtilement la descente aux enfers de l’acteur, qui passe du statut de demi-dieu à celui de pitoyable anti-héros.
Avec un scénario haletant, entre drôlerie et noirceur, Tarik Saleh continue son exploration des régimes despotiques et corrompus. Il réussit à donner à son film une dimension intemporelle et une identité contemporaine, dans une Égypte où les autorités s’appuient à la fois sur la peur, la coercition, les héros de la nation et les stars du cinéma. Les thèmes de la manipulation, de l’assujettissement des créateurs à des fins de propagande et plus largement, des rapports complexes qu’entretiennent les artistes avec le pouvoir et l’argent traversent ce film, qui questionne aussi les notions de vérité, de conscience et de responsabilité individuelle. Face à un pouvoir autoritaire, doit-on s’incliner ? Peut-on résister ? Et comment résister ? À chacun de répondre.
Anne-Cécile Antoni, Chrétiens et Cultures.
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