On vous croit
Analyse du film : ON VOUS CROIT
Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys présentent un portrait sur le fil d’une mère qui se heurte au temps long de la justice alors qu’elle tente de protéger son fils. On vous croit est une œuvre qui questionne le système judicaire et rend hommage aux mères protectrices qui se battent pour que leurs enfants victimes de violences soient écoutés.
Ce film a été présenté en première mondiale dans la toute nouvelle section Perspectives, consacrée aux premiers longs métrages de fiction, du 75eme Festival international de Berlin.
On vous croit de Charlotte Devillers et Arnaud Dufeys.
Belgique, sortie en France le 12 novembre 2025, 1h18
Avec : Myriem Akheddiou, Laurent Capelluto, Natali Broods, Ulysse Goffin, Adèle Pinckaers, Alisa Laub
Charlotte Devillers, infirmière de profession, réalise avec On vous croit son premier film. Son expérience auprès de jeunes et de familles confrontés à la problématique de l’inceste et des violences sexuelles a contribué à nourrir la réflexion de ce long-métrage.
Aujourd’hui, Alice se retrouve devant un juge et n’a pas le droit à l’erreur. Elle doit défendre ses enfants, dont la garde est remise en cause. Pourra-t-elle les protéger de leur père avant qu’il ne soit trop tard ?
Le film commence avec la panique d’une mère qui ne maîtrise pas son fils. Alice, est particulièrement nerveuse, car elle doit emmener son fils Étienne, 10 ans, et sa fille Lila, 17 ans, à une audition pour leur garde. Ils sont au bord de la rupture. Ils ont rendez-vous avec la juge des affaires familiales. C’est un rendez-vous important. Aussitôt arrivé sur les lieux, Étienne s’enfuit, refusant tout contact avec son père.
C’est à une nouvelle entrevue à l’initiative du père qu’ils sont confrontés, alors que ce dernier semble constituer un véritable danger pour ses enfants. Le père réclame un droit de visite et la prise en charge du garçon par une structure adaptée. Il accuse son ex femme de le déprécier aux yeux de son fils, d’être responsable de l’encoprésie dont il souffre et qui l’empêche de suivre une scolarité normale. Alice, de son côté, a commencé une procédure contre son ex-mari, pour inceste sur cet enfant. Les deux enfants ne veulent plus voir leur père qui les terrorise et ne comprennent que depuis plus de trois ans, ils le croisent au fil d’ audiences successives. Nous sommes donc face à l’affrontement entre un père qui travaille dans l’éducation, accusé de viol sur son fils et une mère, travaillant au planning familial, pour obtenir ou éviter le placement des enfants, mais aussi les garder éloignés du père.
L’audience peut commencer et On vous croit va nous donner à la vivre en temps réel pendant 55 minutes au cours de laquelle chacun va donner son point de vue sur les faits dont est accusé le père, 55 minutes où la froideur de la langue judiciaire est présente. On assiste à un huis clos où s’affrontent cinq discours contradictoires en un drame poignant.
Devant la juge des affaires familiales, l’avocate d’Alice, l’avocat du père, l’avocat des enfants développent leurs plaidoiries. Le père puis la mère racontent à tour de rôle, leur version des faits. Tous doivent s’écouter malgré leur colère, leur souffrance. C’est à la juge de trancher :d’un côté, un père qui nie toutes les accusations et de l’autre, une mère qui doit gérer au quotidien un fils détruit, qui souffre de diverses pathologies qui l’empêchent d’être un petit garçon normal. Ce qui est frappant dans cette scène majeure de ce film, ce sont les qualités humaines et professionnelles de la juge qui mène l’audition des parents et de leurs conseils. On vous croit nous montre une juge très respectueuse des parties, qui n’est jamais dans le jugement, toujours à l’écoute, qui laisse la place pour s’exprimer de manière bienveillante.
Autour de cette mère, la tension s’installe ainsi, entre paroles des avocats et des conseillers, jusqu’à ce que celle-ci puisse elle-même s’exprimer, les dialogues soulignant le manque d’appui et d’accompagnement dans pareille situation. À l’aide de répliques cinglantes, c’est tout un système qui est interrogé mais aussi l’importance de la parole des enfants qui est remise au centre du jeu, même si celle-ci n’est jamais entendue dans le film.
Le film questionne sur la parole et surtout sur la qualité de l’écoute. Chaque mot pèse, chaque regard compte. Dans ce huis-clos judiciaire, l’important est moins celui qui parle, que celui qui écoute : les regards, les hésitations et les micro-réactions deviennent le véritable terrain de bataille. Ce long-métrage interroge aussi sur la recherche de vérité, sur le fait de croire ou non. Alice et ses enfants voudraient entendre dire « on vous croit » et que, de cette confiance naisse une véritable protection.
On vous croit parvient à montrer la dichotomie entre deux violences: celle, intime et destructrice, des violences sexuelles, et celle, institutionnelle, froide et clinique, de la justice. Les interprètes portent ce dispositif avec justesse.
Depuis quelques années, des films, souvent de nationalité belge, s’emparent des violences sexuelles pour en explorer non plus l’acte lui-même mais ses répercussions: les traces qu’il laisse, les silences qu’il creuse, les existences qu’il bouleverse, et les institutions qu’il confronte à leurs limites. Ces films s’attachent à filmer la parole des victimes.
Le film questionne notre système judiciaire: faut-il privilégier la présomption d’innocence ou le principe de précaution, notamment lorsque l’affaire concerne des victimes mineures? En moyenne et par an, trois enfants par classe (c’est 160 000 enfants en France) sont victimes de violence sexuelle et d’inceste. «Il n’était pas question de faire une critique de la justice, mais simplement de se dire: comment travailler ensemble »,indiquent la réalisatrice et le réalisateur. «Nous pouvons tous être des adultes protecteurs, cela ne concerne pas seulement les soignants, la justice, ou les éducateurs».
Avec une grande économie de moyens, un format carré qui accentue la sensation d’étouffement, le choix d’un lieu unique: un bureau de justice (la scène centrale a été filmée en temps réel, 55 minutes durant, avec trois caméras fixes, afin de laisser place à l’improvisation), une ambiance clinique, un décor minimaliste, des visages cadrés de près, ce premier long métrage invente un dispositif de mise en scène d’une efficacité créative saisissante. De plus La cohabitation d’acteurs professionnels et de véritables avocates, apporte un plus à un scénario déjà riche en suspens.
Philippe Cabrol, Chrétiens et Cultures
