Dossier 137
Analyse du film : Dossier 137
Vingt ans que Dominik Moll n’était pas apparu en compétition à Cannes. Il aura fallu attendre 2022 pour voir La nuit du 12 présenté à la section Cannes Première. Cette année, Dossier 137 marque le retour du cinéaste en compétition, avec un film résonnant avec son époque, en abordant frontalement la question des violences policières.
Si Dominik Moll a toujours eu une grande appétence pour le mystère et le non-dit, Dossier 137 est seulement son second métrage à réellement prendre la forme d’un film d’enquête traditionnel.
Dossier 137 de Dominik Moll, France, 1h55, sortie en salle le 19 novembre 2025.
Avec : Léa Drucker, Jonathan Turnbull, Stanislas Merhar, Guslagie Malanda.
Dominik Moll est le premier cinéaste à avoir eu accès au très secret service de l’IGPN C’est est un réalisateur qui prépare toujours ses films avec beaucoup de soin.
C’est ainsi que pour Dossier 137, il a réussi à obtenir de vivre une immersion de quelques jours au sein de la délégation parisienne de l’IGPN, ce qui lui a permis d’observer de près tout ce que vivaient les enquêteurs, que ce soit leurs motivations, leurs méthodes de travail et les problèmes qu’ils rencontrent. De son côté, Léa Drucker, l’interprète du rôle de Stéphanie, a pu rencontrer des enquêtrices de l’IGPN ce qui lui a permis de donner une grande authenticité à son interprétation. «Lors de mes discussions avec les femmes et les hommes de l’IGPN, j’ai vite constaté qu’ils n’avaient aucun problème de conscience à enquêter sur des policiers corrompus, mais qu’en revanche c’était moins évident pour eux lorsqu’il s’agissait d’affaires de maintien de l’ordre. Ils savent que les effectifs sont souvent mis dans des situations compliquées, pour ne pas dire impossibles. Comme le dit Benoît, le collègue de Stéphanie dans le film : On les balance en première ligne, et au moindre dérapage ils sont montrés du doigt», explique Dominik Moll prouvant ainsi que son film n’a rien de manichéen.
Le film s’ouvre sur un fait divers glaçant : le soir du 8 décembre 2018, au plus fort du mouvement des « gilets jaunes », le jeune Guillaume Girard est atteint à la tête par un tir de LBD. La blessure est irréversible, les séquelles définitives. À partir de ce point de départ, Dossier 137 remonte le fil d’un système où les responsabilités s’effacent derrière des procédures opaques.
L’enquête est confiée à Stéphanie Bertrand, commandant de police à l’Inspection générale de la Police nationale (IGPN), la «police des polices». Elle se voit confier le dossier 137 et est chargée d’éclaircir les circonstances qui ont conduit ce jeune homme à l’hôpital. Stéphanie et son équipe se lancent dans un minutieux travail pour retracer le parcours du jeune homme et identifier les policiers l’ayant grièvement blessé. Mais un élément inattendu va troubler Stéphanie, pour qui le dossier 137 devient autre chose qu’un simple numéro. Dès la première séquence tout est posé : la complexité des rapports entre les instances policières, la fatigue et l’état de stress psychologique des forces de l’ordre, et le rôle des réseaux sociaux comme facteur incriminant ou non. La quête obsessionnelle de vérité devient l’ enjeu majeur du récit.
Dossier 137 se distingue par un soin tout particulier apporté à la caractérisation de ses personnages et à la mise en scène dans laquelle ils évoluent. L’enquête avance au fil des requêtes administratives, c’est la preuve qui compte avant tout : procès-verbaux, images de surveillances, rapports lus en voix off, reconstitution des déplacements, images comme prises au smartphone, interrogatoires croisés en plans fixes,… pour obtenir la moindre information. Les auditions s’enchaînent et s’entrelacent avec les mêmes questions pour recouper les informations de la manière la plus objective possible. La quête de vérité devient un parcours semé d’embûches, où chaque élément peut être contesté, chaque version remise en question.
On assiste une description clinique, précise et complète, des différentes forces en présence : la famille de la victime, l’IGPN, la BRI, le ministère de l’intérieur et la direction de la police nationale. Les points de vue s’opposent et se répondent. Dominik Moll fait preuve d’une grande intelligence dans son propos.
Même si on ne peut qu’être offusqué par le comportement et les mensonges d’une paire de policiers face à Stéphanie, même si on ne peut qu’être déçu et choqué par des comportements ambigus de la part de sa hiérarchie, Dossier 137 ne peut pas être accusé d’être un film à charge contre la police, la meilleure preuve étant que le personnage principal est une policière, une policière honnête dans son travail, qui sait faire la part des choses et qui connaît les difficultés du métier.
L’originalité du récit est de passer par le regard de Stéphanie, enquêtrice de L’IGPN (Inspection générale de la police nationale), une institution rarement traitée au cinéma.
Stéphanie est une policière consciencieuse et très professionnelle. Son enquête sur les agissements de membres de la BRI (Brigade de recherche et d’intervention) vis-à-vis d’un jeune homme blessé va la pousser à s’interroger sur le sens de sa fonction et la manipulation dont elle peut faire l’objet. Elle se bat pour établir la vérité et la justice, dans un monde apte aux compromis, voire aux compromissions. «Je n’ai pas de sentiments personnels », dit-elle lorsqu’on lui demande son avis. Elle a le mauvais rôle.
«J’enquête sur la police», explique-t-elle. Elle doit mettre le nez dans les affaires troubles de ses collègues, quitte à se mettre toute une profession à dos. Stéphanie ne fait pas figure de héros ou de sauveur, mais d’une technicienne scrupuleuse qui tente, tant bien que mal, de reconstituer des faits.
Dominik Moll croise différentes thématiques, entre l’intime et la dimension politique. Il va être question notamment pour Stéphanie de faire face à de véritables dilemmes moraux devant les dérives de son institution, faites d’injonctions paradoxales et de pressions hiérarchiques en tout genre.
Dominik Moll interroge aussi la perception actuelle de la police. Il analyse avec rigueur une institution qui a du mal à se remettre en question. Il poursuit son exploration des dérives institutionnelles et leurs conséquences tragiques sur des vies innocentes brisées.
Stéphanie va buter sur les failles d’une institution qui n’est plus capable aujourd’hui de correctement assurer ses missions de service public, la faute étant en partie à l’esprit de corps régnant dans une institution qui veut à tout prix protéger les siens, quitte à mentir et travestir la réalité. Le réalisateur montre un constat d’échec, l’illustration d’une faillite organisée et systémique entraînant la défiance d’une partie non négligeable de la population envers l’institution policière.
L’intelligence du propos pourrait se résumer à cet échange entre la policière et son fils qui lui demande pour quelles raisons les gens n’aiment pas la police ». Elle lui répond : «ce n’est pas une question d’aimer ou pas. C’est faire confiance ou pas.» : cette police que nous aimons et louons quand elle lutte contre le terrorisme et beaucoup moins quand elle repousse des manifestants.
La scène-pivot du film est ainsi la discussion devant un tournoi d’arts martiaux du fils de Stéphanie, entre Stéphanie et son ex-mari, également policier de profession. Ce dernier lui reproche d’écorner l’image de la BRI dont les agents sont des héros aux yeux de la population française, alors que Stéphanie se préoccupe du fait que les agents n’ont pas respecté «le fait de devoir apporter une riposte appropriée et proportionnée à des exactions de la population, ainsi que de pouvoir accorder une juste rétribution à la victime, affectée de séquelles physiques à vie ».
De même, « Comment on tient ensemble ? », interroge Stéphanie, lors d’un face-à-face avec sa supérieure : une scène inoubliable, qui conduit le récit à son point culminant en faisant résonner cette question fondamentale, une once d’espérance encore vivace dans la voix. Le film repose sur ce dosage fragile : y a-t-il encore une raison d’espérer, de croire en la justice, en la démocratie ?
Incisif et hautement politique, Dossier 137 dresse un constat effrayant de l’état des institutions policières en France. Ce film interroge et montre sans juger. Il rappelle que derrière les chiffres, derrière les dossiers, il y a des visages, des douleurs, et des voix qui tentent encore de se faire entendre.
Le film évoque le manque de formation, avec de nombreux policiers qui sont envoyés faire du maintien de l’ordre sans avoir été formés pour cela. Il évoque aussi les ordres venus d’en haut donnés aux policiers de base et le bourrage de cranes que bien souvent ils subissent, du genre : vous êtes là pour sauver la République.
Si le cinéma n’est pas avare en films mettant en scène des policiers, on peut s’étonner que celles et ceux qu’on surnomme les bœufs-carottes, peut-être à cause de la réputation qu’ils et elles ont de laisser longuement « mijoter » les suspects, n’ont pas souvent les honneurs de l’écran, On peut s’étonner, mais aussi le regretter, car il parait a priori passionnant de s’intéresser à ces fonctionnaires de police qui sont à la fois souvent décriés par leurs collègues qui les accusent d’être des traites et suspectés par les parties adverses de n’être là que pour étouffer les affaires mettant en cause des policiers.
Saluons la performance de Léa Drucker qui campe avec justesse cette femme qui se trouve « à faire le tampon entre des ennemis qui semblent irréconciliables ». Elle est extraordinaire dans ce rôle qui impose d’elle une froideur et une ténacité constamment contrastées par ses yeux, dont les légers mouvements trahissent son humanité.
La forme du film est factuelle et sobre. C’est tenu, maîtrisé de bout en bout. Ce long métrage rappelle que la démocratie est fragile. Il n’a pas la prétention d’apporter des réponses, mais il a le mérite d’ouvrir un espace de réflexion.
Sous son apparente froideur, le film brûle d’une intensité morale rare. Moll filme les visages comme des territoires de doute, ses cadres comme des pièges de conscience.
L’enquête de Stéphanie, simple dossier au départ, se mue en miroir d’une société fracturée. Le cinéaste, sans jamais hausser le ton, orchestre une tension sourde, presque physique, où la vérité n’est jamais un but, mais une épreuve.
Philippe Cabrol
#analysesdefilms
