Vie privée
Analyse du film : VIE PRIVÉE
Rebecca Zlotowski réalise avec Vie privée, un film qui confirme son goût pour les chemins de traverse, loin des récits balisés. Ce long-métrage, présenté hors compétition à Cannes, plonge dans une intrigue où psychanalyse, culpabilité et mystère s’entrelacent pour mieux brouiller les repères.
Que se passerait-il si un psychanalyste se mettait à pleurer lorsqu’on lui raconte notre vie? Cette hypothèse, excitante comme « la promesse d’une blague juive » raconte Rebecca Zlotowski, constitue le point de départ de Vie privée, une « comédie policière » qui entremêle enquête énigmatique et analyse psychologique, recherche de vérité et quête de soi.
Vie privée de Rebecca Zlotowski. France, 1h45, sortie en salle le 26 novembre 2025.
Avec : Jodie Foster, Daniel Auteuil, Virginie Efira, Mathieu Amalric, Vincent Lacoste, Luàna Bajrami, Sophie Letourneur.
Ce film Vie privée, dont le titre fait penser à un film de Louis Malle, mais sans aucune comparaison, est la concrétisation d’un rêve depuis longtemps nourri par Rebecca Zlotowski : celui de diriger Jodie Foster. Le titre du film a longtemps habité Rebecca Zlotowski. Vie et privée : deux mots simples pour un projet que la cinéaste veut intime, à la recherche d’une vérité. Ils finissent par s’accorder à travers ce film.
La psychiatre renommée Lilian Steiner entame une enquête privée après la mort soudaine de l’une de ses patientes. Soupçonnant les membres de la famille de cette dernière, Lilian entreprend une série d’investigations flirtant avec l’intrusion pure et simple dans la vie privée. Aidée par son ex-mari, elle est prête à tout pour trouver des indices, y compris une séance d’hypnose qui la plonge dans une vie antérieure.
Dès le départ, le film installe une atmosphère étrange. La mort suspecte de la patiente agit comme un détonateur. Lilian se retrouve happée dans une spirale d’événements où les frontières entre le rationnel et le fantasme deviennent poreuses. Hypnose, visions délirantes, souvenirs remontent à la surface : le récit délaisse rapidement la piste du simple fait divers pour s’aventurer sur le terrain de l’introspection.
Des films tels que La maison du docteur Edwardes (1945) d’ Alfred Hitchcok ou Freud, passions secrètes (1962) de John Huston ont montré, dans leurs œuvres, que que l’analyse psychanalytique peut être aussi passionnante qu’une enquête policière. Vie privée mêle les deux : une enquête doublée d’une recherche psychanalytique : détective privé/détecte vie privée. Lilian, psychiatre-psychanalyste, s’improvise, dans ce film, enquêtrice de ce qu’elle pense être un crime. Les différentes facettes de la vie de Lilian se conjuguent : vie consciente et inconsciente, vie professionnelle et vie privée. La réalisatrice s’intéresse à l’inconscient dés qu’il s’incarne, « produit des images » Pour elle, l’inconscient doit être porté au grand jour, ne pas être masqué, se voir en tant que gestes, actes, visions,… C’est d’ailleurs ce qu’ont fait Bunuel et Hitchcock, cinéastes très inspirés par la psychanalyse.
«Lilian, arrêtez de confondre méfiance et intelligence » dit dans le film une hypnothérapeute ericksonienne à la psychiatre Lilian Steiner qui cherche à comprendre pourquoi le décès de sa patiente la bouleverse autant. Ces deux mots constituent un pivot verbal dans la narration de Vie privée.
Le film joue avec les codes du thriller, mais les retourne de l’intérieur. Le mystère importe moins que la manière dont Lilian reconstruit le puzzle de son propre passé. La tension vient du regard, du doute, de la fragilité. Rebecca Zlotowski choisit de ne pas filmer l’événement, mais ses résonances mentales. Le personnage de la psychiatre devient alors le vecteur d’une enquête existentielle sur la psychanalyse, le deuil, le surnaturel, les fantômes du passé, la responsabilité, la mémoire et la charge mentale.
Toutefois, en utilisant le thriller intime et psychanalytique à la Vertigo (le métrage fait penser à Hitchcock), Rebecca Zlotowski entend davantage sonder son héroïne en bousculant ses certitudes que présenter un véritable thriller. La réalisatrice dresse ainsi le portrait d’une femme aux 1000 visages.
C’est un mélange assez étonnant que tente Rebecca Zlotowski avec Vie Privée, lequel appelle autant un côté « Cluedo » que le drame familial, la romance ou la comédie fantaisiste voire burlesque. Peu à peu l’intrigue policière perd en intensité ce qu’elle gagne en profondeur psychologique. Et c’est précisément dans cette lente plongée dans les zones troubles de l’intime que le film affirme sa singularité, creusant un sillon entre enquête criminelle et exploration de soi.
Cette réalisatrice s’est imposée comme l’une des cinéastes françaises majeures de sa génération, capable de conjuguer exigence narrative et sensibilité intime. Elle opère ici un virage vers le film policier, sans renier pour autant son univers introspectif. Elle signe un film audacieux, déroutant : « un puzzle imparfait » porté par Jodie Foster dont l’interprétation est d’une justesse remarquable. Elle donne à Lilian une épaisseur qui dépasse le simple archétype de la psy dépassée par ses émotions.
Une dernière remarque : Si l’on pense à la période la plus géniale de Woody Allen, imaginons Vie privée comme une comédie qui emprunterait à la fois à Meurtres mystérieux à Manhattan (pour les spéculations débridées autour d’un possible meurtre), Une autre femme (pour le portrait en profondeur d’une psychanalyste sexagénaire et stricte en pleine crise) et Alice (pour la traversée des miroirs de l’héroïne).
Philippe Cabrol
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