Bugonia
Analyse du film : BUGONIA
Yórgos Lánthimos poursuit sur la route de « son cinéma halluciné ». Avec Bugonia, il réalise un remake de l’étonnant film sud-coréen réalisé il y a une vingtaine d’années par le coréen Jang Joon-hwan : Save the Green Planet, farce de science-fiction autour de complotistes et d’extra-terrestres. Yorgos Lanthimos a su revisiter ce récit en l’ancrant dans un contexte contemporain inquiétant.
Le cinéma de Yorgos Lanthimos a toujours eu l’art de nous désarçonner. Envoûtant, étouffant, parfois violent, toujours dérangeant, il se renouvelle constamment en mêlant les registres et les genres. Mais il dresse surtout, grâce au conte et à la fable, un miroir déformé de notre société.
Bugonia de Yorgos Lanthimos, USA, sortie en France le 26 novembre 2025, 1h59
Avec : Emma Stone, Jesse Plemons, Aidan Delbis, Stavros Halkias, Alicia Silverstone
Teddy, un apiculteur paranoïaque, et son complice enlèvent Michelle, la PDG d’un grand groupe pharmaceutique. Teddy a constaté que ses abeilles désertaient les colonies, abandonnant leurs reines. Après avoir suspecté un temps les effets néfastes des néo nicotinoïdes produits par la société de Michelle, il est aujourd’hui persuadé que le complot est plus grave que cela. Pour lui, la dirigeante est en fait une extra-terrestre envoyée sur Terre pour exterminer l’humanité. lls vont provoquer une série d’événements absurdes de plus en plus incontrôlables.
Avec ce récit d’enlèvement « carnavalesque »sur fond de péril extraterrestre, le réalisateur fait surgir l’horreur et le grotesque.
Tout commence presque comme une farce. Mais très vite, une forme de claustrophobie s’installe. Derrière des échanges absurdes, se cache une angoisse bien réelle : celle de notre époque, saturée de complots, de méfiance et d’algorithmes.
Dans Bugonia, on découvre des personnages peu dignes d’empathie. Le film permet ainsi de figurer l’opposition et le duel inégal entre les magnats du secteur de la santé et les citoyens-cobayes de ces entreprises.
Derrière cette histoire de séquestration et de psychose criminelle, Bugonia est surtout une fable sur l’absurdité de notre monde. Yorgos Lanthimos dresse un portrait de nos sociétés d’aujourd’hui où la lutte des classes est de plus en plus féroce, où l’injustice domine, où les sans défenses sont désespérés et sans solutions face aux puissants qui dirigent et détruisent un monde courant frénétiquement à sa perte.
Les sociétés sont de plus en plus fracturées. Les clivages politiques sont profonds, les différences de classes n’ont jamais été aussi marquées, les différentes visions du monde deviennent totalement incompatibles. Les individus ne peuvent plus s’appuyer sur les informations pour pouvoir comprendre ce monde en pleine ébullition puisque la manipulation, les fake news, les théories farfelues pullulent, amplifiées par les réseaux sociaux. Ces thèmes sont abordés avec une certaine touche d’humour noir.
Si le mot bugonia peut spontanément faire penser à une fleur, il s’agit en réalité d’un ancien rituel qui fait référence à un rituel grec antique qui consistait à sacrifier un boeuf pour permettre la naissance ou la résurrection des abeilles. Ces abeilles fragiles et travailleuses, que nous voyons butiner sur les premières images, reflètent aussi l’état d’un monde sujet à l’effondrement.
Entre fable écologique et critique sociale, Bugonia est surtout une lourde satire de l’état du monde. Tous les films de Yorgos Lanthimos sont des farces métaphysiques et absurdes sur l’illusion du contrôle. Dans celui-ci, on retrouve l’ obsession du huis clos, un filmage au grand angle, avec des plans de personnages marchant en légère contre-plongée, ainsi qu’un sadisme de la torture.
Comme toujours, Lanthimos propose une mise en scène déroutante où l’absurde côtoie le tragique. Avec son humour noir et sa critique discrète de la désinformation et des théories du complot, Bugonia ressemble à ses films marquants. Le réalisateur y mélange la satire politique à une ambiance de science-fiction folle, tout en s’interrogeant sur notre époque marquée par la suspicion et les désaccords profonds.
Philippe Cabrol
