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Animal totem

Analyse du film : Animal totem

« Entre James Bond et Jacques Tati », est-il écrit en exergue sur l’affiche . Cette phrase ne vous donne-telle pas envie d’aller voir ce film ?

Après dix films co-réalisés avec Gustave Kerver, Benoît Delépine signe seul son premier long métrage qui a été présenté en avant-première au Festival d’ Angoulême. Animal Totem s’inscrit dans la continuité de l’ univers insolite et satirique, tout en affirmant un geste plus personnel. On y retrouve son goût du décalage.

Animal Totem de Benoît Delépine. France, sortie en salle le 10 décembre 2025, 1h29mn.

Avec : Samir Guesmi, Olivier Rabourdin, Solène Rigot, Pierre Lottin, Patrick Bouchitey, Harpo Guit.

Fidèle à son goût du burlesque mélancolique et des gestes de résistance, le cinéaste s’inspire ici d’une lutte écologique menée dans sa propre région, où habitants et militants ont empêché l’installation d’une usine d’enrobage de goudron.

Delépine a le goût du road-movie. C’est pour lui, l’aventure idéale pour aller de rencontre en rencontre. Après la chaise roulante, la moto, la voiture, pourquoi pas la valise à roulettes? Le cinéaste nous convie donc à un road-movie, à travers les plaines de Picardie puis d’Île de France, entrepris par Darius qui traverse champs, zones commerciales, forêts et lotissements pavillonnaires Il est menotté à une valise à roulettes à son poignet.

Darius (prénom biblique que l’on peut traduire par « le détenteur du bien ») a un costume impeccable et une valise de représentant de commerce fixée au poignet. il débarque à l’aéroport de Beauvais (cet aéroport « parisien » destiné aux compagnies low-cost, construit en pleine campagne à soixante kilomètres de la capitale) pour se rendre à un rendez-vous professionnel à la Défense. Il est en mission mais atterrit sans avoir rien à déclarer, même pas de carte bleue ni d’argent liquide. On ne sait pas grand chose de sa quête, juste qu’elle est de la plus haute importance, et du plus épais mystère.

A travers sa déambulation, il fait des rencontres improbables, comme autant de visages d’une humanité contrastée : une hackeuse anarcho-écologiste qui détrousse les vieux riches pour financer son revenu universel, un chasseur avide, un policier municipal surinvesti dans sa mission et qui a vu trop de shérifs au cinéma, un fan de MMA, un poète. Mais surtout, Darius semble savoir parler avec les animaux, un peu comme Saint-François d’Assise. Darius croisera et discutera avec un cerf, un renard, une chouette, une chenille, une mouche, sans oublier l’histoire loufoque de Totor, pigeon voyageur de l’armée française durant la Première Guerre mondiale. Mais c’est surtout lui-même qu’il rencontre.

Chaque rencontre forme un « sketch » autonome et contribue peu à peu à dresser un tableau grinçant de la société française contemporaine. Animal totem est probablement aussi, le film le plus frontalement politique et radical de son auteur.

Ce film magnifie la nature et ses marges industrielles dans un équilibre rare entre beauté et désolation. Ce nouvel opus reste fidèle au style épuré, à l’humour décalé et à la sensibilité militante. Il est dans la tonalité de ce que le réalisateur franco-grolandais a déjà produit : humour absurde et critique sociale. Le film entremêle humour, poésie et politique et sort des sentiers battus. Animal Totem dépasse la simple farce pour se poser en fable écologique et anti-capitaliste.

Pour mettre en images son film, Benoît Delépine a choisi un format atypique, très panoramique. L’image est soignée avec des effets « anamorphiques » pour traduire la vision animale. L’ensemble confère au film une étrangeté poétique.

Animal Totem frappe par sa capacité à faire coexister satire et poésie. Le film élargit la perspective pour rappeler la fragilité du vivant et la nécessité de le protéger.

C’est une sorte de fable écologique engagée, une charge assumée contre l’idée même de « croissance verte ». Le film réserve de l’ inattendu et de la poésie. Pour son premier long-métrage Benoît Delépine reste fidèle à lui-même et parsème son récit de personnages secondaires truculents, gravitant autour d’un Don Quichotte réinventé.

On rit, on réfléchit, on respire dans ce long-métrage qui marche à la vitesse de la vie. Ce film est une folie douce qui accompagne le voyage de notre héros. Il y a peu de dialogues et une mise en scène visuelle forte. Entre burlesque et poésie, Animal Totem trace une ligne de vie à travers une France à la fois belle, fatiguée et pleine de ressources.

Philippe Cabrol

#analysesdefilms

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