Jusqu’à l’aube
Analyse du film : Jusqu’à l’aube de Shô Miyake
Depuis La Beauté du geste (2023), Shô Miyake semble devenir un des jeunes cinéastes japonais les plus prometteurs. Jusqu’à l’aube, qui fut un immense succès au Japon (plus de 500 000 spectateurs, phénomène rare pour un film d’auteur), marque une nouvelle étape dans son cinéma.
C’est un film contemplatif et poétique sur l’amitié homme-femme et sur l’acceptation de la différence via deux handicaps invisibles, qui troublent le quotidien.
Jusqu’à l’aube de Shô Miyake. Japon, sortie en France le 14 janvier 2025, 1h59mn.
Avec : Hokuto Matsumura, Mone Kamishiraishi, Kiyohiko Shibukawa, Ken Mitsuishi.
Si l’institution familiale et ses rituels ont nourri le cinéma japonais, aujourd’hui des réalisateurs s’intéressent aux marginaux que le Japon ne saurait voir. Shô Miyake appartient à cette catégorie, filmant les laissés pour compte, les différents, ceux qui « n’entrent pas dans le moule » . Il y a dans ses films, une douceur que l’on réserve aux âmes meurtries qui refusent de se briser. Ses personnages portent leurs blessures comme on porte un secret. Le réalisateur a de l’intérêt pour le langage du quotidien, les petits gestes qui rapprochent et bouleversent l’ordinaire.
Misa et Takatoshi sont isolés socialement,souffrant l’une et l’autre, d’une pathologie difficilement compréhensible pour les autres. La situation de Misa s’aggrave au point qu’elle décide de démissionner de la grande entreprise de Tokyo qui l’avait embauchée. Quant à Takatoshi, il est régulièrement pris de crises de panique qu’il calme avec de l’eau gazeuse.Ces deux êtres auraient pu rester étrangers l’un de l’autre si le destin ne les avait pas conduits à se rencontrer et à travailler ensemble dans une entreprise d’astronomie et de jouets scientifiques. Peu à peu, ils se rapprochent et découvrent qu’une présence suffit parfois à éclairer la nuit.
J’usqu’à l’aube traite de la question des troubles psychiatriques au Japon. Ils s’incarnent dans ces deux personnages très attachants qui luttent pour dompter leur mal mais aussi trouver une certaine stabilité dans la société. En ce sens, le film va à l’encontre des préjugés qui peuvent courir autour de la maladie mentale. Le cinéaste, Sho Miyake, aborde la difficulté à exister pour des personnes habitées par une forme d’étrangeté mentale. Le cinéaste ne parle pas de handicap, mais plutôt des manières dont celles et ceux qui en sont porteurs peuvent adopter pour déjouer les ravages de leur souffrance intérieure.
Misa porte sur son visage mélancolique toute la tristesse du monde. Elle devient une fois par mois cette autre personne qui s’emporte contre ses collègues stupéfaits. Ses colères ne sont jamais violentes, mais dans le système sociétal japonais, on ne tolère pas les écarts de conduite. Le moindre débordement fait d’elle une paria, pour les autres mais aussi pour elle. Avec son nouveau travail dans cette petite entreprise, elle trouve un cadre plus serein et adapté, avec des collègues compréhensifs et respectueux de son état, au point que Misa est parvenue à trouver un certain équilibre de vie. Au contraire, pour Takatoshi, ce changement d’ entreprise et de taille d’entreprise est synonyme de régression, notamment de carrière. Pour Misa, ce lieu est devenu un havre de paix, pour lui, une prison de médiocrité. De prime abord incompatibles, ils se retrouvent liés par un défi commun : laisser tomber le masque derrière la maladie. Leur amitié s’étoffe peu à peu, chacun s’intégrant respectueusement à l’espace de l’autre, s’aidant mutuellement. En renouant avec une certaine légèreté de vivre, Misa et Takatoshi s’ouvrent progressivement à leurs collègues, qui se dévoilent à leur tour par petites touches successives et tendres. Leur rapprochement et le soutien prodigué par leurs collègues de travail constituent l’essence même du film : un hymne à la vie et au courage. Shô Miyake montreici la place de l’attention aux autres et met en lumière l’importance du collectif
Le réalisateur capte la mélancolie de lieux ordinaires : les banlieues sans éclat, les bureaux encombrés. Mais, au fur et à mesure que Misa et Takatoshi apprennent à se soutenir mutuellement, ces espaces se métamorphosent. Miyake exprime l’idée que nos refuges ne sont jamais là où on les attend, et que la bonté d’un lieu réside entièrement dans celle des êtres qui l’habitent.
Dans ce film, chacun·e ici porte son fardeau. Sauver quelqu’un n’est-ce pas simplement être là, à côté ? Miyake enveloppe d’humanité ses personnages. L’empathie est constante, dans ce film, pour chacun.e. Collègues et familles révèlent une faille, une souffrance qu’elles soient physiques ou spirituelles. Les personnages sont surtout analysés par leurs faiblesses, qui leur permet d’interagir et de s’aider, ils se tournent vers la lumière.
La mise en scène est subtile et délicate, elle permet au film d’être une œuvre attachante, une exploration touchante des défis du quotidien. Elle privilégie un réseau d’objets qui sont des dons, des cadeaux et des gestes de générosité et de de bonté. Cette mise en scène épurée témoigne d’une volonté du cinéaste de décrire le processus d’inclusion sans jamais tomber dans la démonstration ou la leçon de morale La performance des acteurs contribue à faire du film une exploration touchante des défis du quotidien et de la force des liens qui unissent.
Jusqu’à l’aube, belle histoire d’humanité, est un récit sur la fragilité des êtres, qui parviennent à endurer les épreuves en rentrant en résonance. Plus qu’à faire société, Shō Miyake nous apprend à faire « constellation ».
Le réalisateur montre deux trajectoires de vie, dont la courbe se rejoint, pour un temps ou pour beaucoup plus. On ne le sait pas, mais, l’important est d’apprendre à comprendre l’autre au delà des jugements et des préjugés.
Philippe Cabrol, chrétiens et Cultures
