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A pied d’œuvre

Analyse du film : A pied d’œuvre
L’idée classique selon laquelle l’artiste fait « vœu de pauvreté » a droit à une remise au goût du jour pour l’ère de l’économie des petits boulots.
A pied d’œuvre, le nouveau film de Valérie Donzelli, part de cette idée avec l’adaptation sobre du roman autobiographique de Franck Courtès. Le film suit la trajectoire d’un ancien photographe qui gagnait correctement sa vie avant de tout abandonner pour écrire et découvre la pauvreté.

A pied d’œuvre de Valérie Donzelli. France, 2025, 1h27mn, Sortie en France le 4 Février 2026.

Avec : Bastien Bouillon, Virginie Ledoyen, André Marcon, Valérie Donzelli, Marie Rivière, Naëlle Dariya,
Magdalena Malina

« Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune.»
À pied d’œuvre est un film qui comprend qu’être un artiste ne tient pas uniquement à l’œuvre finale qu’on produit : c’est aussi une posture d’opposition au monde, de réticence à se conformer aux manières typiques de gagner sa vie et de trouver l’épanouissement.
Paul Marquet abandonne son emploi confortable de photographe reconnu pour rejoindre l’univers plus hasardeux de ceux qui cherchent la gloire littéraire. Il a déjà écrit trois livres qui n’ont pas fait de belles ventes. Il doit quitter la maison qu’il partageait avec son ex femme et assurer sa subsistance d’une manière ou d’une autre. Il ne cherche pas un travail qui corresponde à ses capacités artistiques reconnues.
Pour préserver ses matinées d’écriture, Paul accepte de vivre au strict minimum et multiplie les petits boulots. Acteur de la «gig economy», il sous-cote désormais ses concurrents, devient jardinier, déménageur, bricoleur, taxi, glanés sur une plateforme de services en ligne. Paul ne se lamente pas, il trouve même une forme de paix retrouvée dans ce déclassement choisi, loin du bruit et de la fureur. Les missions s’enchaînent, souvent absurdes, toujours épuisantes, dictées par une intelligence artificielle algorithmique qui distribue tâches et évaluations comme une entité froide et indifférente.
À partir de là, c’est la pente douce de la précarité, l’abandon du confort, des repères sociaux, d’une intégration qu’il refuse. Il s’en sort difficilement mais s’accroche, vivant seul dans un entresol, où sa fenêtre donne sur les jambes des passants : clin d’œil à Vivement dimanche !, de François Truffaut. Pas de misérabilisme ici, Franck ne se plaint pas. La réalité de sa situation lui est renvoyée par ses proches (son père, son ex-femme, ses enfants, son éditrice), tous s’inquiétant qu’il s’enfonce dans la précarité.
Très vite, les petits boulots s’imposent. Le film capte cette fatigue lente, insidieuse, où la violence n’explose jamais mais se diffuse dans le quotidien. Nous n’assistons pas à de grands effondrements, mais l’usure concrète d’un corps et d’un esprit qui s’acharnent.
C’est l’histoire d’un homme qui se met volontairement à l’écart, qui choisit une autre forme de pouvoir : celui de l’endurance.
Taiseux, observateur, Paul devient une page blanche où les autres se reflètent. Il note tout, les détails insignifiants, une paire de chaussures, une chaussette trouée. Invisible, mais poreux, il absorbe les existences qu’il croise. Cette présence discrète fait de lui un miroir du monde autant qu’un homme en retrait.
Le film fait du verbe « travailler » son centre. Travailler pour vivre, travailler à écrire : deux mouvements irréconciliables. À pied d’œuvre regarde l’écriture comme un chantier qui recommence chaque jour, avec sa part de joie, de peur et de doute. La réussite compte moins que l’intégrité du geste. La cinéaste française signe un film où le minimalisme devient la matière même du cinéma.
Donzelli accompagne cette décision obstinée en la filmant comme une suite de gestes : se lever, écrire, compter chaque dépense et chaque ressource pour ne pas renoncer. La caméra capte avec authenticité les moments de doute, mais aussi d’espoir, illustrant la complexité de l’être artistique dans un monde qui ne facilite pas toujours la passion.
Abordant entre autre les rouages d’une précarité organisée, le scénario dénonce habillement les plateformes qui dédouanent les employeurs de toute responsabilité, et l’illusion de liberté donnée par la soumission à leurs conditions, tout en soulignant l’incompréhension générale face à un choix de métier créatif à la rémunération aléatoire.
À pied d’œuvre scrute la condition de l’artiste d’aujourd’hui, non pas en victime mais en combattant. Valérie Donzelli fait de l’écriture un geste de résistance face à la brutalité du monde et contre la violence du réel. Ce film est une réflexion lumineuse sur la puissance transformatrice de l’art, mais aussi un film politique.
Avec ce long-métrage , nous découvrons le métier d’écrivain, ou plutôt de la passion de l’écrivain, et plus généralement, le monde du travail moderne, précarisé, ubérisé et soumis à des algorithmes. Le tout dans la société d’aujourd’hui, où les individus sont de plus en plus isolés alors qu’il n’a jamais été aussi facile de communiquer.

Philippe Cabrol

https://chretiensetcultures.fr