Les Voyages de Tereza
Analyse du film : LES VOYAGES DE TEREZA de Gabriel Mascaro
Ce film est un boat-movie visuellement captivant, sublimé par les paysages luxuriants de la forêt tropicale. Il devient, avec son exubérance, une belle proclamation de vie : la quête, l’aventure, la souffrance, la peur, le rire…
Ours d’argent au festival de Berlin 2025, ce nouveau long-métrage du cinéaste brésilien Gabriel Mascaro questionne sur la vieillesse et ses désirs ainsi que sur la nature et la critique d’un gouvernement.
LES VOYAGES DE TEREZA de Gabriel Mascaro. Brésil, 2025, 1h26, sortie en France le 11 février 2026.
Avec : Denise Weinberg, Rodrigo Santoro, Miriam Socarras.
Gabriel Mascaro porte une attention particulière aux marges de la société et aux formes de résistance face aux injonctions contemporaines. Ce réalisateur filme des personnages en quête de liberté au cœur de paysages traversés par de profondes tensions aussi bien politiques que personnelles. Les Voyages de Tereza, son dernier film, s’inscrit dans cette continuité. C’est une dystopie sensible, réjouissante et émancipatrice qui met en lumière une société excluant ses aînés. « L’avenir est pour tous » proclame, dès le début du film, en grosses lettres un avion publicitaire survolant la maison de Tereza en bordure de l’Amazonie. C’est un slogan politique à double tranchant d’un gouvernement brésilien qui envoie tous les septuagénaires du pays dans une colonie pour seniors. Le point de départ « apocalyptique » des Voyages de Tereza propose donc une critique explicite de l’État et de la société brésilienne dans son ensemble.
Tereza, 77 ans, a vécu toute sa vie dans une petite ville industrialisée d’Amazonie, jusqu’au jour où elle reçoit un ordre officiel du gouvernement de s’installer dans une colonie de logements pour personnes âgées. La colonie est une zone isolée où les personnes âgées, car elles ne sont plus productives, sont amenées à « profiter » de leurs dernières années. Tereza se révolte, refuse d’accepter ce destin imposé et décide de partir seule à l’aventure, découvrir son pays et accomplir son rêve secret.
Tereza se trouve au cœur d’un système où rien n’est possible sans montrer sa carte d’identité. Ne sommes-nous pas ici dans une sorte d’allégorie subtile de la mécanique dictatoriale du Brésil ? En fuyant l’autoritarisme du régime, Tereza devient une héroïne ordinaire de résistance contre l’ordre établi, surtout quand il ne respecte pas les droits humains. Tereza incarne un désir de vivre, d’éprouver de nouvelles expériences. Pour elle, être libre, c’est prendre ses propres décisions et ne pas monter dans le triste autocar qui doit convoyer les personnes âgées jusqu’à l’asile. Sa fuite sera l’un des fils narratifs du film. Si fuir, c’est se laisser happer par l’inconnu, l’inconnu représente aussi le danger et la liberté le risque.
Avec ce film, le cinéaste brésilien bouscule les représentations de la vieillesse auxquelles nous sommes habitués, qui associent trop souvent cette période de la vie à la perte, à la douleur et au déclin du corps. Ici, c’est la question du troisième âge, envisagée sous l’angle de la mémoire et de la dignité face à la finitude. Cette étape de la vie demeure, ici, un espace de liberté. La vieillesse est présentée comme un moment ancré dans le présent. La question du passé et de la mémoire de la vieille dame sera délibérément évacuée du scénario. « Ses voyages » offrent à Tereza un futur indissociable de l’échappée, du désir, du choix, de l’accomplissement et de la liberté.
Le voyage se réalise aussi bien sur les cours d’eau brésiliens qu’à l’intérieur des personnages, dans plusieurs directions, horizontales et verticales, dans les airs, dans les profondeurs de l’esprit, en plongée et contre-plongée. Sur le fleuve Amazone, Tereza découvre un lieu de réalisme magique, un lieu de tous les possibles et de rencontres improbables. Elle enchaîne les rencontres supposées la guider vers sa liberté. Dans cet opus, un escargot devient un motif récurrent qui structure ce récit initiatique. On le voit à plusieurs reprises, notamment sous la forme de l’escargot bleuté que Tereza refuse d’utiliser, avant de resurgir une dernière fois, lorsqu’elle accepte enfin de s’administrer quelques gouttes du mystérieux liquide de l’escargot dans les yeux, jalonnant ainsi les étapes importantes de son trajet intime. La symbolique de cet animal n’aide-t-elle pas à mieux comprendre la façon dont Mascaro envisage dans son film la dystopie ?
Un autre thème du film, tourné entièrement dans des régions amazoniennes, est la nature. La caméra pose sur la plus grande forêt ancienne de la planète un regard qui embrasse toute sa beauté, la splendeur des paysages, sans cacher les ravages de l’industrialisation et les pneus éparpillés à ciel ouvert, tout cela avec une musique atmosphérique. L’actrice principale, Denise Weinberg, joue de façon exceptionnelle.
Si en filigrane, c’est le capitalisme, ses dégâts environnementaux et sa déshumanisation qui sont dénoncés, Gabriel Mascaro se donne le droit d’imaginer la vieillesse autrement. Son film est une ode à la liberté, mettant en scène une vieille dame rebelle proclamant qu’il n’est jamais trop tard pour trouver un nouveau sens à sa vie.
Commentaire jury œcuménique :
A la Berlinale 2025 où Les Voyages de Tereza était en compétition officielle, il a reçu le prix œcuménique, avec la motivation suivante : Cette fable dystopique brésilienne suit un héros improbable en quête de liberté. Une femme de 77 ans s’échappe d’un avenir qui lui a été écrit par un État autoritaire. Dans le paysage féroce magnifiquement photographié du fleuve Amazonas, son aventure, pleine de défis mais aussi d’amitiés inattendues et d’humour, met en garde contre les dangers de l’exclusion dans nos sociétés modernes d’aujourd’hui et nourrit l’espoir d’en sortir.
Philippe Cabrol
