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L’Étranger

L’Étranger, d’après le roman d’Albert Camus

Réalisateur : François Ozon

Nationalité : française

Distribution : Benjamin Voisin, Rebecca Marder, Pierre Lottin, Denis Lavant, Swann Arlaud.

Durée : 2h

Sortie en France : 29 octobre 2025

Compétition Mostra de Venise 2025

Comment porter à l’écran un monument de la littérature française paru en 1942 et réputé inadaptable, L’Étranger, d’Albert Camus, qui a marqué des générations de lecteurs ? Luchino Visconti avait tenté le pari en 1967. François Ozon, réalisateur prolifique, risque aussi cette folle gageure en acclimatant ce roman philosophique qui illustre la vision de l’absurde de Camus.

En 1938 à Alger, Meursault, un jeune employé, enterre sa mère sans manifester d’émotion. Il entame le lendemain une liaison avec une jeune fille, Marie. Il reprend le cours de son existence, jusqu’à ce que son voisin l’embarque dans une histoire trouble qui le conduira à tuer un Arabe, un geste aux motivations quasi inexplicables.

Le prologue s’attache à contextualiser le récit, avec une bande d’actualités qui offre une vision idéalisée d’Alger au temps de la colonisation. Puis une séquence dans la prison où Meursault est écroué avec des Algériens signale d’emblée les tensions entre les communautés. La première partie du film, sensorielle, contemplative, presque muette, se déploie sur un rythme élégiaque. La seconde fait basculer le récit dans un procès kafkaïen qui conduit le meurtrier dans les geôles d’Alger.

« Je voulais dire seulement que le héros du livre est condamné parce qu’il ne joue pas le jeu. En ce sens, il est étranger à la société où il vit, il erre, en marge, dans les faubourgs de la vie privée, solitaire, sensuelle. », écrit Camus à propos de son roman. Le film se focalise sur Meursault, qui s’observe lui-même tout en observant le monde. Il n’est pas acteur de son crime, qu’il ne regrette pas. Il est spectateur de sa vie, dont il ne trouve pas le sens. L’existence est un théâtre dont il est absent. « Toutes les vies se valent. », affirme-t-il. Mais il voit la beauté du monde et sa violence. Et quand il observe cette violence, il n’intervient pas. Il serait illusoire de rationaliser ou de psychologiser le comportement de Meursault, qui demeure une énigme.

La mise en scène d’Ozon crée une forme de fascination pour ce personnage sans conscience morale, indifférent, énigmatique, mais qui porte en lui beauté et sensualité. Le jeune homme est un hypersensitif, réceptif aux sons, à la lumière, au grain de la peau. Il sourit de voir un scarabée trotter sur un mur, il sourit chaque fois qu’il voit Marie. Il s’essaie à capter dans la cour de la prison les rayons du soleil sur son visage. C’est le corps qui est pour Meursault le lieu de la vérité.

Le film trouve son apogée dans la scène de l’empoignade verbale et physique entre l’aumônier de la prison et le jeune condamné à mort. Le jeune homme y purge sa colère, devient acteur de sa vie et naît enfin au monde. Il découvre qu’une révolte est possible, derrière l’absurdité de la vie. Dans ce dialogue existentiel, Meursault affirme son athéisme radical. Il annonce le Camus de L’Homme révolté. On pourra s’identifier à Meursault ou à l’aumônier, ou les rejeter tous les deux. On pourra adhérer ou non à la philosophie de Camus. Quel que soit le personnage dans lequel le spectateur se projette, les questions que soulève l’échange entre les deux hommes demeurent abyssales.

L’Étranger est tourné en noir et blanc. « La couleur aurait pu nous distraire », remarque Ozon, qui choisit d’aller vers une forme d’abstraction. Avec le noir et blanc, la lumière et la chaleur se ressentent paradoxalement davantage. L’option du réalisateur, qui uniformise l’esthétique, donne une dimension presque métaphysique au récit et apporte une forme de distanciation vis-à-vis du réel, parallèle à la distance que Meursault garde dans son rapport au monde. Le noir et blanc réveille aussi la mémoire cinéphilique. Une scène de rêve inattendue renvoie au cinéma expressionniste allemand ou aux œuvres du suédois Ingmar Bergman.

La voix off est utilisée à deux reprises, lors des deux passages du roman qui ont bouleversé Ozon. Cette voix, qui ouvre l’accès à l’intériorité de Meursault à travers la langue poétique de Camus, permet d’associer la force de la littérature à celle du cinéma. La musique de la compositrice koweitienne Fatima Al Qadiri, qui mixe électronique et instruments classiques, insuffle une sensibilité orientale au film tout en creusant son étrangeté. Quant au générique sur Killing an Arab, composé pour le groupe The Cure par Robert Smith après la lecture de L’Étranger, il inscrit l’épilogue dans les rythmes du rock des années soixante-dix.

Le réalisateur souligne aussi que les Européens et les Arabes constituent deux communautés qui ne jouissent pas du même statut, vivant côte à côte sans se voir ni se mélanger. Il met en lumière l’invisibilisation du jeune Arabe assassiné à travers Djemila, le personnage de sa sœur, à qui il donne un prénom, tandis qu’elle n’en a pas dans le roman. Djemila, porteuse d’une dignité et d’une conscience, représente la voix des Arabes. Ozon, qui regarde avec les yeux de 2025 le livre de Camus et le passé colonial de la France, rend le film recevable par le public contemporain.

Un roman intimidant, un récit en forme de monologue intérieur et l’opacité du protagoniste représentaient des écueils pour la transposition à l’écran de L’Étranger. François Ozon s’en joue et réussit un challenge, grâce à ses intuitions scénaristiques, son noir et blanc aussi solaire que sensuel et un casting brillant. Il livre une adaptation personnelle et subtilement fidèle d’un roman mythique, dont il restitue le cœur dans un film à la puissance irradiante.

Anne-Cécile Antoni

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