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Ce que cette nature te dit

Analyse du film : Ce que cette nature te dit

Réalisateur prolifique, avec plus de trente films en près de trente ans, Hong Sangsoo est l’un des cinéastes sud-coréens majeurs de sa génération. Ce que cette nature te dit, présenté à la Berlinale 2025, est son 33ème film.

Hong Sang-soo parvient, une fois de plus, en utilisant les signes qu’il affectionne, à créer une œuvre passionnante, qui contient tout le sel de sa mise en scène.

Ce que cette nature te dit de Hong Sang-soo Corée du Sud, sortie en France le 29 octobre 2025, 1h48.

Avec : Seong-guk Ha, Yoon So-yi, Hae-hyo Kwon,Cho Won-Hee.

Hong Sang-soo nous offre un film en huit mouvements qui prolonge parfaitement l’audace formelle et l’épure poétique de ses dernières réalisations. Hong Sang-soo observe, de film en film, les relations amoureuses et procède à une radiographie des comportements humains et des sentiments, avec un désespoir teinté de burlesque. À ce réalisme s’ajoute, paradoxalement, un jeu subtil et complexe sur la narration.

Donghwa, un jeune poète de Séoul, fils d’un homme puissant, conduit sa petite amie Junhee chez ses parents, aux alentours d’Icheon. Il est impressionné et émerveillé par la taille et la beauté de la maison. Il descend de voiture pour mieux la regarder. Notant son intérêt, sa petite amie lui propose de s’approcher. Ils croisent Oryeong, le père de Junhee. qui propose à Donghwa de rester dîner le soir. Cependant intrigué par l’automobile de Donghwa le père de Junhee va l’essayer. La voiture représente le premier signe d’un décalage important entre le jeune homme et ses hôtes. Malgré la position sociale de sa famille, le jeune poète veut vivre de son art en toute autonomie. Si la jeune fille semble trouver cette situation noble, et le «beau-père» amusante, le jeune homme ne se défait pas de son angoisse. En attendant le repas, Oryeong, fait visiter son magnifique jardin au jeune homme. Le couple va également avec Sunhee, la grande sœur de Junhee, visiter des vestiges, non loin de la maison. Ils passent du temps à discuter et à échanger sur leur vision de l’existence. Pendant ce temps, Neunghee, la mère des filles, prépare un festin à base de poulet. C’est au cours de ce repas que la nature de chacun se révèle.

Vers la fin du repas, Oryeong propose à Donghwa d’aller assister au coucher de soleil qui doit apparaître dans quelques minutes. Ils gravissent ensemble la colline qui surplombe la maison. De retour à table, les convives continuent à boire de l’alcool, et un commentaire de Sunhee agace Donghwa. Ne supportant pas les sous-entendus qu’elle fait sur son père, il s’énerve contre elle. Pour détendre l’atmosphère, Neunghee demande au jeune homme de réciter l’un de ses poèmes.

Successivement, le cadre enferme Donghwa au contact du père de Junhee, un sexagénaire maître de lui et pouvant être autant passif qu’agressif, de la sœur de Junhee, jeune femme placide, puis de la mère, une poétesse indiscrète.

C’est encore une fois autour d’un repas arrosé que naît la surprise, que s’opère une brèche dans la bienséance coréenne, la colère opérant une rupture narrative, révélant les failles et les échecs du jeune homme. Celui-ci se retrouve très mal à l’aise par les questions, concernant, notamment, son niveau de revenus et son métier. Prisonnier de cet étau familial, Donghwa se tourne vers l’alcool de riz.

Ivre et ne tenant plus debout, Junhee accompagne le jeune homme dans une chambre, alors que les parents de la jeune fille discutent entre eux de Donghwa, qu’ils trouvent immature et piètre poète. Pour eux, leur famille ne peut pas vivre avec cet homme.

En effet, la répétition du poème de Donghwa le condamne ouvertement, les personnes autour de la table rougissent pour lui et discutent en cachette de la médiocrité du jeune homme. Derrière les sourires de façade, derrière la bienveillance affichée, derrière l’ accueil irréprochable, se cache, un autre enjeu: le jugement des deux parents. C’est seulement, plus tard, dans la nuit, que l’obscurité du jardin, dans lequel le jeune poète se promène avec sa lampe-torche, le libérera.

On boit beaucoup dans les films d’Hang Sang-soo. Les scènes d’ivresse, ont une fonction ambiguë. L’alcool est à la fois une manière pour les protagonistes d’échapper au réel en parvenant à un état proche de la stupeur mais c’est aussi une excuse pour dire à l’autre ce que l’on pense véritablement de lui. L’alcool introduit du flou dans la vie des personnages, ici Donghwa, qui ne savent pas toujours où ils vont, et le flou vient y apporter un peu de clarté. Signalons que le flou est une composante de tous les films du réalisateur. L’ivresse peut devenir aussi l’éphémère moment d’une vérité déplaisante. Nous en avons une magnifique interprétation dans ce film, la vérité des relations humaines étant tapies sous le vernis du respect et de la tolérance.

Ce que cette nature te dit traite aussi des rapports de classe, un thème relativement rare, voire inédit, dans le cinéma de Hong Sang-soo. Malgré les blagues et l’alcool, les rapports deviennent violents. Les personnages des films de Hong Sang-soo appartiennent tous à une sphère culturelle et sociale particulière, limitée, mais proche, certainement, de celle du cinéaste lui-même: étudiants et professeurs d’université, réalisateurs de films d’art et d’essai, romanciers confidentiels et artistes inconnus ou en devenir.

On regarde beaucoup dans Ce que cette nature te dit, et on regarde avec plaisir: une belle maison, un magnifique jardin, mais aussi un temple, une pagode, un arbre, le soleil, la lune.

Fidèle à son esthétique claire et précise (plans fixes, cadres,…) comme aux répétitions des situations et/ou des lieux (souvent à table), le dispositif est on ne peut plus minimaliste avec une petite caméra-poing et peu de collaborateurs.

On prend un grand plaisir à suivre cette nouvelle partition de Hong Sang-soo qui, sur une trame simpliste, avec seulement cinq personnages, livre une œuvre qui fait la part belle aux nuances, aux petites fêlures de chacun derrière les éternelles sourires de complaisance.

Ce nouveau film prolonge les expériences formelles d’un des plus grands cinéastes en activité. Ces nouveaux dispositifs se combinent aux méthodes de création habituelles du cinéaste (écrire à l’aube les dialogues de ce qu’il tourne le jour même) et mettent en place une grande douceur poétique.

Sous ses dehors familiers, dans l’univers de Hong Sang-soo, Ce que cette nature te dit est l’un des films les plus cruels et les plus profonds du cinéaste sud-coréen.

Si le cinéma de Hong Sang-soo parle évidemment de la Corée, par l’entremise de ses histoires et de ses personnages, ce dernier parle avant tout de l’universalité des sentiments des hommes et des femmes.

Si être un grand cinéaste c’est savoir interroger les pouvoirs mêmes de son art, alors il ne fait pas de doute qu’Hong Sang-soo en est un. Avec Ce que cette nature te dit, le réalisateur coréen le prouve une fois de plus.

Philippe Cabrol, Chrétiens et Cultures

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