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L’Ukraine au cinéma

De très bons films ukrainiens sur nos écrans :

« Jeunesse en sursis » depuis le 14 septembre 2022, « Butterfly Vision », le 12 octobre 2022, « Pamfir » le 02 novembre 2022, et « Klondike », date de sortie pas encore programmée.

Jeunesse en sursis de Kateryna Gornostai :

Ce film se présente comme une chronique réaliste qui brouille les frontières entre documentaire et fiction. Masha effectue sa dernière année de lycée. Elle traîne le plus souvent avec deux amis aussi anti-conformistes qu’elle, et tombe amoureuse d’une manière qui la force à sortir de sa zone de confort. Une histoire universelle sur la jeunesse ukrainienne qui trouve une résonance particulière dans le contexte actuel.

Butterfly vision de Maksym Nakonechnyi :

Ce film est une œuvre puissante et sans concession qui regarde la tragédie de la guerre ukrainienne à travers les familles restées dans les villes et le retour des soldats du front, broyés par le traumatisme. Un vertige saisit au visionnage de  Butterfly Vision, on a beau savoir que le film a été tourné avant la guerre, ou plutôt avant février 2022 et l’invasion russe de l’Ukraine, on a la sensation que tout est déjà là : le conflit, la violence, la société qui se crispe. Et même une image de Kiev détruite sous les bombes. Un simple cauchemar, pour l’héroïne. Mais la réalité du conflit l’a rejoint.

Non loin d’une ligne de front, une femme, Lilya, spécialiste en reconnaissance aérienne, donne son consentement pour entrer en Ukraine. Pendant son incarcération, elle a été violée par des soldats russes. À son retour, Tokha, son ami , et sa mère l’attendent. Tokha est sous le choc à l’annonce de la grossesse de sa femme. Vétéran de guerre, il rejoint le mouvement d’extrême droite et prend part à la destruction d’un campement de Roms.

Comment se reconstruire quand la violence couve aussi à domicile, dans une Ukraine que le réalisateur n’hésite pas à montrer tiraillée par des conflits internes ?

Avec ce premier long métrage impressionnant, Maksym Nakonechnyi capte le traumatisme de guerre sans aucune complaisance, et l’analyse dans ses conséquences intimes. Les souvenirs de Lilia remontent sous forme de cauchemars surréalistes et d’images pixellisées. Des flashbacks la ramènent aux moments de torture qu’elle a subis, mais le visage des criminels reste caché.

On voit des images d’Ukraine sur les écrans de télévision du matin au soir, réduisant la guerre à une série d’explosions qui amputent les villes et les campagnes. Les soldats sont parfois vus furtivement, dans leur véhicule ou sur le front. On oublie ces centaines de femmes et d’hommes qui sont enlevés par les séparatistes russes et font l’objet de tractations entre la Russie et l’Ukraine. Lilia en fait partie. Elle a été capturée par des séparatistes en plein Donbass. Elle revient auprès des siens, avec un corps défait, des cicatrices profondes à la place des tatouages qui habillent ses bras et son dos. Elle revient surtout avec des cauchemars pleins les yeux, et un ventre rond d’un enfant qui a été conçu en captivité.

À la dévastation de Lilia, le film oppose donc une déchirure sociale, à travers le personnage de Tokha qui s’adonne à des exactions contre des Roms en tenue paramilitaire. La sphère personnelle se mêle à la sphère sociale, le domaine privé au domaine politique, et la guerre s’immisce partout et détruit des vies

Maksim Nakonechnyo ne fait pas un film partisan. Il adopte un point de vue très digne, très dépouillé, jusqu’au choix d’une image sombre, sans filtre. Le passé monstrueux de la jeune femme ressurgit par saccades, mais le réalisateur refuse d’ostraciser les tortures qu’elle a connues. La suggestion est la voie la plus appropriée pour dessiner les contours de l’indignité, de l’inhumanité et de l’ignominie. Le réalisateur regarde son personnage avec ses démons, ses blessures. L’extrême violence morale des situations est rendue avec sobriété par des ellipses, analepses et ruptures remarquablement gérées

Butterfly Vision est une œuvre qui témoigne de toutes les blessures laissées par la guerre et de la difficulté, voire l’impossibilité de retrouver une existence paisible. Le nationalisme et le racisme contre les communautés Roms se mêlent à ce récit tragique, rappelant à nos consciences que la ligne du bien et du mal est de loin aisée à tracer. Butterfly Vision s’impose aussi comme le magnifique portrait d’une femme en terrain hostile, héroïne de sa propre libération, silhouette butée fuyant le statut de victime.

Le Serment de Pamfir de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk :

Un homme caché derrière un pagne, le visage sous un masque grimaçant. Le Serment de Pamfir s’ouvre sur un plan beau et terrifiant, annonciateur d’une sombre histoire de gangsters, millimétrée, à la photographie impeccable. Le premier long-métrage de Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs, nous emmène dans l’ouest de l’Ukraine, jusqu’à la frontière avec la Roumanie, une zone méconnue, où sévit la contrebande.

Un village de l’ouest de l’Ukraine, la veille de son carnaval traditionnel. Pamfir rejoint les siens après des mois d’absence. Les liens qui unissent cette famille sont si forts que lorsque Nazar, son fils unique, met le feu à la salle paroissiale locale, Pamfir n’a d’autre choix que de renouer avec son passé trouble afin de réparer l’erreur de son enfant. Il se lance alors dans un trafic risqué qui l’amènera à prendre des décisions aux conséquences

Cette région multiculturelle est aussi connue pour ses fêtes traditionnelles, ancestrales, notamment le festival Malanka, où chacun endosse un masque, selon l’identité qu’il souhaite prendre. Le cinéaste est fasciné par ce carnaval, structurant une mosaïque de communautés, donnant lieu à une décharge d’énergie collective et individuelle. Le carnaval constitue un élément central de sa fiction, moment d’égarement et de folie, où se concentrent tous les enjeux de cette tragédie.

Pamfir souffre d’être hors la loi, mais il se sacrifie pour que son fils puisse étudier à l’université et profiter d’un avenir meilleur. Scène après scène, le film dévoile l’enchevêtrement des rapports familiaux, les pièges qui s’accumulent, avant que ne se dessine une dangereuse spirale pour Pamfir, entraîné malgré lui dans de nouveaux trafics, pour rembourser des dettes. Ce film, hanté par la tragédie grecque, ménage le suspense jusqu’au dernier plan.

Dmytro Sukholytkyy-Sobchuk filme une région, l’Ouest de l’Ukraine, qui avait été jusqu’à aujourd’hui tenue à l’écart des projecteurs de l’actualité. Partagés entre la tentation de chercher un meilleur avenir en s’expatriant dans l’Union européenne et le désir de rester dans leur pays en tentant de joindre les deux bouts, les habitants, majoritairement ruraux, semblent les membres d’un microcosme replié sur lui-même, et particulièrement aigri. Le cinéaste adopte une démarche politique, sans céder pour autant au didactisme, tout en cernant la psychologie d’un père de famille dépassé par les événements. Il a ainsi déclaré : « Je voudrais poser la question de l’émigration ukrainienne et du fossé qui sépare l’Union européenne des pays de l’Est. Je veux raconter le récit existentiel d’un être humain et de son combat, d’un homme désespéré qui, pour en arriver au système idéalisé, enfreint un certain nombre de normes éthiques et de lois humaines »

Premier long métrage franco-ukrainien, film superbe, nerveux, truculent, où rythme, image et son créent une atmosphère puissante, Le Serment de Pamfir est une réflexion intéressante sur les limites du libre arbitre et l’influence de variables aussi diverses que la corruption, la religion, ou l’honneur familial. Mais le cinéaste évite la tonalité dramatique et cette œuvre frappe par sa puissance narrative et son habileté à mélanger les genres.

Klondike de Marina Er Gorbach :

Nous assistons au quotidien chaotique d’un couple ukrainien en 2014, dans le Dombass, non loin de la frontière russe, une région instable menacée par une invasion du pays voisin, au même moment où un avion de ligne est abattu à proximité et où les locaux ukrainiens se divisent entre séparatistes et nationalistes.

Ce film est éprouvant et l’intrigue est parfois confuse, mais cependant intéressante.

Philippe Cabrol

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