Retour sur le Festival de Cannes 2023
Après 11 jours de projections, de fêtes et de polémiques, le Festival de Cannes 2023 s’est achevé ce samedi 27 mai, accordant la Palme d’or à Justine Triet et à son Anatomie d’une chute.
Tout d’abord les organisateurs peuvent se réjouir. La vitrine mondiale du 7ème art a affiché le visage d’un cinéma qui a su reconquérir sa place auprès du public, comme le montrent les chiffres de fréquentation. Les séances étaient plus que pleines, le marché du film a atteint un niveau de fréquentation supérieur à celui d’avant la pandémie. Les majors américaines étaient de retour et ont présenté en avant-première le cinquième volet d’Indiana Jones et le très attendu nouveau film de Martin Scorsese, Killers of the flower moon,
Pendant le festival le temps passe au rythme des films et les déplacements sont guidés par les lieux de projections. Durant ces 11 journées Cannes, n’existe plus en tant que ville, mais en tant que festival.
Des films sur le cinéma :
Sur les 21 long- métrages de la Compétition Officielle, quatre mettent en scène des personnages de comédiennes ou comédiens : Les filles d’Olfa , May December, Asteroid City et Vers un avenir radieux, tous avec des approches différentes. Si le long-métrage Les filles d’Olfa mêle fiction et documentaire autour d’une histoire vraie de disparition en Tunisie, May December se concentre sur l’Amérique moyenne avec deux portraits de femmes , Wes Anderson avec Asteroid City continue sur sa propre trajectoire et dans Vers un avenir radieux Nanni Moretti dresse un autoportrait drôle et désabusé et son film « lorgne » le cinéma comme épreuve et libération..
Dans Les Feuilles mortes d’Aki Kaurismaki, les héros passent du temps dans une salle obscure, le spectre de Chaplin rôde, l’idée que le cinéma enchante et change la vie simultanément reste très forte.
Dans la section Cannes première, c’est avec un film mélancolique sur le cinéma que le metteur en scène espagnol Victor Erice a fait son retour trente ans après son dernier film, avec Fermer les yeux. A la quinzaine des cinéastes, Michel Gondry propose dans Le livre des solutions un autoportrait amusé. En séance de minuit hors compétition, Dans la toile du coréen Kim Jee Woon retrace l’aventure d’un cinéaste qui tente de changer la fin de son film.
Section le brésilien Kleber Mendoça Filho signe avec son documentaire Portraits fantômes un hommage très personnel au cinéma de quartier. Son film rappelle qu’au Brésil plus qu’un art, le cinéma a été un mode de vie. Un lieu de rendez-vous, d’amour, d’amitiés… Le réalisateur évoque les photos de stars qui se vendaient sur les trottoirs.
La place des femmes :
Le féminisme a occupé une place centrale et prépondérante dans cette édition. D’où ce chiffre record cité hier par Jane Fonda de sept réalisatrices sélectionnées en compétition, soit 33% avec 7 films sur 21, quand la moyenne était de 16% depuis 10 ans. Jeanne Fonda a dit avec humour, que lors de sa première venue au Festival de Cannes, en 1963, aucune réalisatrice ne participait à la compétition.
Les femmes jouaient des personnages éloignées du cliché des victimes. Anatomie d’une chute s’inscrit dans les réflexions contemporaines sur la place des femmes dans la société. L’héroïne, Sandra est celle qui réussit dans le couple son mari se retrouve dépassé par le talent et la pugnacité de sa femme. On pense aux héroïnes de May December de Todd Haynes, où Nathalie Portman joue une actrice venue s’immiscer dans la vie de celle qu’elle va incarner, interprétée par Julianne Moore. Les deux femmes se regardent en miroir, scrutent leurs abimes intérieurs. Léa Drucker est une femme complexe dans L’été dernier de Catherine Breillat.
La Compétition officielle :
Le palmarès s’avère d’une redoutable cohérence : aucun ex aequo. Si l’on étudie plus précisément la nationalité des longs-métrages récompensés, on s’aperçoit que ce sont surtout des œuvres françaises (La passion de Dodin Bouffant, Anatomie d’une chute), européennes (The zone of interest, Les feuilles mortes) et asiatiques (la Turquie pour Les herbes sèches , et le Japon, soit directement, avec Monster , soit indirectement avec Perfect days le film japonais de Wenders, se passant à Tokyo) qui ont été récompensées. Ont été exclus du champ du palmarès les films américains et italiens (trois participations, Bellochio, Moretti, Rohrwacher).
La cartographie du cinéma selon le jury concerne donc surtout la France, l’Europe du Nord (Finlande, Grande-Bretagne, Allemagne) et l’Asie, considérés comme les territoires manifestant le plus de vitalité artistique, faisant l’impasse sur l’Afrique, l’Europe du Sud et l’Amérique.
La réalisatrice Justine Triet a dominé une sélection où la place des femmes et le rôle du cinéma dans un monde violent étaient mis en avant. Avec Anatomie d’une chute de Justine Triet a offert la Palme d’or à un deuxième film français en trois ans – Titane de Julia Ducournau l’avait emportée en 2021 – et à la troisième réalisatrice du Festival de Cannes en 76 éditions. ) Anatomie d’une chute raconte la déliquescence d’un couple d’écrivains. L’homme meurt en chutant d’un balcon dans un chalet isolé, sa femme est accusée, tandis que leur fils, malvoyant, pourrait détenir la clef. S’engage alors un formidable mélange entre le drame intime et le film de procès,
Le Grand Prix est donné à Jonathan Glazer pour The zone of interest qui raconte la vie familiale bourgeoise du chef d’Auschwitz. C’ est un film glacial mais ô combien magnifique et passionnant.
Le potentiel d’ Anatomie d’une chute est grand public et concerne tout spectateur, alors que la dimension expérimentale, abstraite et radicale de The zone of interest s’adresse d’abord aux cinéphiles avertis ; Nous sommes en face de eux approches du cinéma différentes, l’une plus classique, reposant sur une histoire bien construite; l’autre, plus moderne, reposant sur la création d’une atmosphère, une narration visuelle et sonore, à la limite de l’abstraction, mais sophistication et raffinement
Un grand regret personne : l’oubli à ce palmarès de Club Zéro de Jessica Hausner. Dans une institution d’élite, une professeure prend possession des esprits de ses riches élèves avec un discours sectaire délirant, en les initiant à un cours de nutrition avec un concept innovant, bousculant les habitudes alimentaires. Sans qu’elle éveille les soupçons des professeurs et des parents, certains élèves tombent sous son emprise et intègrent le cercle très fermé du mystérieux Club Zéro.
En compétition également Banel e Adama qui est le premier film africain de Ramata Toulaye-Sy. Banel et Adama s’aiment et vivent dans un village éloigné au Nord du Sénégal. L’amour absolu qui les unit va se heurter aux conventions de la communauté. Car là où ils vivent, il n’y a pas de place pour les passions, et encore moins pour le chaos.
Palme d’or : Anatomie d’une chute, de Justine Triet. (sortie en salle le 28 aout)
Grand prix : The zone of interest, de Jonathan Glazer. (sortie en salle fin trimestre 2023)
Prix du jury : Les feuilles mortes, d’Aki Kaurismäki (sortie en salles le 20 septembre)
Prix d’interprétation féminine : Merve Dizdar, dans Les herbes sèches, de Nuri Bilge Ceylan. Ce prix revient pour la première fois à une actrice turque.(sortie en salle le 12 juillet)
Prix d’interprétation masculine : Koji Yakusho dans Perfect days (sortie en salle le 29 novembre)
Prix du scénario : Monster (Dans l’école d’une ville de banlieue, une bagarre éclate entre des enfants. Cet événement apparemment anodin dégénère en une grosse affaire qui implique toute la communauté et les médias. Un jour, ces enfants disparaissent soudainement), de Kore-Eda Hirokazu (sortie en salle le 2 juin 2023)
Prix de la mise en scène La passion de Dodin Bouffant de Tran Anh Hung (ce film est une déclaration d’amour, une ode aux saveurs du palais et aux plaisirs d’antan à la fin du XIXe siècle, dans l’Anjou rustique et bucolique. Un film épicurien et romanesque, gourmet et gourmand où la mise en scène s’apparente à un ballet de plats et de mets en tous genres. (sortie en salle le 8 novembre)
Prix du jury œcuménique : Perfect days de Wim Wenders
Mention spécial du jury œcuménique à The old oak de Ken Loach. Dans ce film, TJ Ballantyne est le propriétaire du « Old Oak », un pub qui est menacé de fermeture après l’arrivée de réfugiés syriens placés dans le village sans aucun préavis. Bientôt, TJ rencontre une jeune Syrienne, Yara, qui possède un appareil photo. Une amitié va naître entre eux.. (sortie en salle 29 septembre 2023)
S’il y a une image à retenir de cette 76ème édition, ce serait le visage de l’acteur japonais Koji Yakusho qui, dans le tout dernier plan de Perfect days, exprime toute une gamme d’émotions en quelques secondes. On repense alors à la phrase de Wim Wenders, son auteur, qui avait dit : «En améliorant les images du monde, nous pouvons améliorer le monde».
Les réalisateurs/trices reconnu(e)s : ces gardiens du « temple du cinéma » :
Elles ont en moyenne 52 ans pour les réalisatrices et 65 ans d’âge moyen pour les réalisateurs.
Une place est donnée aux réalisateurs qui entament la dernière partie de leur carrière Ken Loach (86 ans, il a précisé qu’il avait tourné son dernier film), Marco Bellochio (83 ans), Victor Erice (82 ans), Martin Scorsese (80 ans), Wim Wenders(77 ans, Koji Yakusho, l’acteur de Perfect Days, a obtenu le prix du meilleur de la meilleure interprétation masculine, offrant à l’auteur de Paris, Texas une nouvelle reconnaissance grâce à son plus beau film depuis les années 1980), Aki Kaurismaki (66 ans qui a eu le Prix du Jury pour Les Feuilles mortes, l’histoire d’un amour prolétaire dans une gangrénée par la guerre et la violence économique)
et Nuri Bilge Ceylan (64 ans, dont l’actrice Merve Dizdar a obtenu le Prix d’interprétation féminine pour ce drame qui raconte l’histoire d’un jeune enseignant travaillant en Anatolie orientale et espérant s’installer à Istanbul lorsqu’il est accusé d’avoir abusé d’un élève).
Cinq cinéastes présents en Compétition officielle ont déjà reçu au moins une fois la Palme d’or : Hiroku Kore-eda, Nuri Bilge Ceylan, Ken Loach, Nanni Moretti et Wim Wenders.
Un certain regard :
Concernant la section Un certain regard, le palmarès reflète les trois grandes thématiques qui ont traversé les films de cette section : l’exhumation par différents pays de leur histoire coloniale, la mise en lumière d’une jeunesse livrée à elle-même et une paupérisation mondial qui engendre toujours plus de violence.
Prix Un certain regard How to Have Sex de Molly Manning Walker. Afin de célébrer la fin du lycée, Tara, Skye et Em s’offrent leurs premières vacances entre copines dans une station méditerranéenne ultra fréquentée. Pour la jeune Tara, ce voyage de tous les excès a la saveur électrisante des premières fois… jusqu’au vertige.
Prix de la nouvelle voix : Augure de Baloji
Prix d’ensemble : La Fleur de Buriti, de João Salaviza et Renée Nader Messora, une fiction ancrée dans la réalité et l’histoire du peuple autochtone Krahô.
Prix de la liberté : Goodbye Julia, de Mohamed Kordofani un émouvant film soudanais qui, à travers l’histoire de deux femmes que tout sépare, parle de la possibilité de rencontrer l’Autre, en dépassant les préjugés, le racisme, la haine, pour aller vers une paix possible.
Prix de la mise en scène : La Mère de tous les mensonges, d’Asmae El Moudir une plongée dans les sombres secrets de la famille de la réalisatrice et dans ceux d’une nuit meurtrière au Maroc.
Prix du jury : Les Meutes, de Kamal Lazraq une nuit insensée avec des hommes de Casablanca condamnés, face à la pauvreté, à des trafics comme on n’en a jamais vu ; Cette nuit est peuplée de rencontres avec des paumés sinistres, des soldats corrompus, des marins ivrognes…
Les films français au Festival de Cannes :
Le nombre de films français présentés à Cannes pour l’édition de 2022 avait atteint des sommets, sommets dépassés cette année.
Quatre films français en compétition officielle : Black Flies de Jean-Stéphane Sauvaire, La passion de Dodin Bouffant de Tran Anh Hung, L’été dernier de Catherine Breillat et Anatomie d’une chute de Justine Triet. Cinq films pour Un certain regard : Le règne animal de Thomas Cailley, Rosalie de Stéphanie di Giusto, Rien à perdre de Delphine Deloget, Les meutes de Kamal Lazraq et Une nuit d’Alex Lutz. Pour les catégories Hors compétition, Séances spéciales, Cannes Première et les séances d minuit, ce furent Bonnard Pierre et Marthe de Martin Provost, L’abbé Pierre, une vie de combats de Frédéric Tellier, Le temps d’aimer de Katell Quillévéré, L’amour et les forêts de Valérie Donzelli, Omar la fraise d’ Elias Belkeddar, Le théorème de Marguerite d’Anna Novion et Little girl blue de Mona Achache. Côté quinzaine des cinéastes, le film d’ouverture, le film important de la sélection, Le procès Goldman de Cédric Kahn, L’autre Laurens de Claude Schmitz, Connann de Bertrand Mandico, et Déserts de Faouzi Bensaïdi. A la semaine de la critique, 3 films : Ama gloria, le film d’ouverture, de Marie Amachoukeli, La fille de son père d’Erwan Le Duc, et Le ravissement d’Iris Kaltenbäch. Quant à l’ACID 2films : Laissez-moi faire de Maxime Rappaz et le documentaire Etat limite de Nicolas Peduzzi.
A l’année prochaine, à Cannes.
Philippe Cabrol
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