Classe moyenne
Analyse du film : Classe moyenne
Parasite version comédie satirique à la française ?
Avec ce film, présenté à la Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes 2025, Antony Cordier nous propose une analyse approfondie mais loufoque des luttes de classes sociales. La mécanique narrative de Classe moyenne s’avère redoutablement efficace et plutôt férocement drôle.
Classe moyenne, d’Antony Cordier. France, 24 septembre 2025, 1h30.
Avec : Laurent Lafitte, Élodie Bouchez, Laure Calamy, Ramzy Bedia, Sami Outalbali, Noé Abita.
Pour l’auteur, le scénario partait d’une expérience personnelle. Un jour, alors qu’il était en vacances, il s’est trouvé dans une situation similaire à celle du film. Bien qu’ayant évolué socialement (il est issu de la classe ouvrière) il s’est reconnu dans le personnage de Mehdi.
Le film se déroule sur deux lieux une magnifique villa d’architecte et une petite maison de gardien. Comme chaque année, Les Trousselard, Laurence et Philippe, viennent dans leur luxueuse propriété dans le sud de la France pour y passer l’été. Philippe Trousselard, avocat parisien fortuné, désagréable, imbu de lui-même, arrogant, cynique et ne pouvant s’empêcher de truffer ses phrases d’expressions latines : « vous allez nettoyer ma voiture in extenso ! », passe des vacances qu’il désire paisibles et ressourçantes. À ses côtés il y a sa femme Laure, égocentrique, actrice connue à la carrière un peu à l’arrêt, et leur fille Garance, actrice en herbe sans talent, qui a invité son dernier petit ami en date, Mehdi. Celui-ci est un jeune idéaliste issu d’un milieu modeste et major de sa promotion d’études de droit. Il veut devenir avocat, une rivalité va immédiatement naître entre lui et Philippe Trousselard.
Un peu plus loin, les Azizi logent avec leur fille dans une bien plus modeste maison. Au terme d’un arrangement peu regardant sur le droit du travail et les cotisations sociales, en échange de servies rémunérés de la main à la main Tony et sa femme Nadine sont les gardiens chargés d’entretenir la villa des Trousselard. Les Azizi s’occupent donc du domaine et de l’intendance. Si cet équilibre semblait durer depuis plusieurs années, ce n’est plus le cas.
Dés l’arrivée de Mehdi, un conflit éclate entre les deux couples. Mehdi, issu d’une famille modeste, se reconnaît autant dans le milieu social des Azizi que dans celui des Trousselard. Représentant la classe moyenne, il propose rapidement de servir d’intermédiaire entre les deux parties afin de trouver un terrain d’entente. Il essaie de bien faire chez les riches, mais ses racines prolétaires reviennent constamment à la surface. Mehdi, transfuge de classe, est l’ unique figure positive du récit.
Le film débute par une scène d’humiliation qui met le feu aux poudres. Convié à nettoyer les canalisations de la maison le jour des vingt ans de sa fille, Tony est littéralement recouvert d’excréments après que Laurence ait ouvert l’évacuation d’eau de sa cuisine, sans égard pour son employé. Les excréments révèlent la véritable nature des relations entre maître et serviteurs. Nadine et Tony demandent à leurs employeurs 150 000€, sinon ils les poursuivront en justice pour avoir été payé au noir durant toutes ces années. Nadine, son mari Tony et leur fille Marylou ne cessent d’endurer les caprices, les injonctions et autres accès de condescendance de leurs odieux patrons. Tony finit par « pêter un plomb ». Après avoir trop bu , il déclare la guerre à ses employeurs. C’ est une véritable lutte des classes qui va se dérouler :Tel le reflux de la canalisation encombrée, tout remonte à la surface : les tensions sociales, les non-dits, les reproches, l’arrogance des uns et l’arrivisme des autres, la vulgarité sous toutes ses formes.
Revisitant La cérémonie de Claude Chabrol, sur un mode satirique, Antony Cordier réalise une «fable» sociale au vitriol qui se transforme en jeu de massacre. Commence alors une lutte des classes, avec une série de coups montés, des négociations ratées, des mesquineries le tout parsemé de féroces joutes verbales. Le rythme du film devient enlevé, la guerre est déclarée et tous les coups sont permis. On découvre très vite un rapport de pouvoir et d’humiliation, ainsi qu’une confrontation qui se joue entre hommes et femmes.
Cette satire sociale se situe quelque part entre Les monstres de Dino Risi, et Parasite de Bong Joon-ho. Si le film se singularise largement de « son cousin » coréen, c’est d’abord par la précision avec laquelle le réalisateur ausculte les habitus de chacun. Les Trousselard sont pourvus d’un capital économique et social fort important, les Azizi ne possèdent pas grand chose. Antony Cordier nous fait comprendre à travers les personnages de la classe aisée que face à l’argent, l’être humain perd en rationalité et en humanité. Les personnages sont bien campés, habités par leur névroses, leurs interdits et leurs médiocrités.
Antony Cordier s’est toujours intéressé, à travers ses long- métrages à observer et analyser la classe ouvrière avec acuité et justesse. Avec Classe moyenne le cinéaste nous offre une critique acerbe et virulente de la lutte des classes, de l’impossibilité de communiquer et de vivre ensemble.
Film noir sur la nature humaine, mais aussi comédie jubilatoire qui joue avec la moquerie, l’ironie et l’humour, ce film est un conte cruel où les mots blessent et donnent pourtant la force de lutter.
Philippe Cabrol
#analysesdefilms
