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Lumière pâle sur les collines

Analyse du film : Lumière pâle sur les collines

S’il lui a fallu de longues années pour pouvoir réaliser son premier long métrage, Kei Ishikawa s’est depuis imposé comme l’une des figures importantes du cinéma japonais. Il a définitivement imposé ce statut avec A Man, film qui a remarqué à la Mostra de Venise, Kei Ishikawa a présenté au Festival de Cannes 2025, dans la section Un certain regard A Pale View of Hills. Adapté du premier roman éponyme du nippo-britannique Kazuo Ishiguro, Prix Nobel de Littérature 2017, ce drame revisite la mémoire des années d’après-guerre à Nagasaki à travers des points de vue féminins.

Ce film propose une histoire précise et efficace du Japon , il se déroule dans le Nagasaki de l’après-guerre, où les cicatrices de la bombe atomique et de la guerre sont encore profondément présentes. Il suit l’histoire d’une famille dont les personnages rappellent ceux des films d’Ozu

Lumière pale sur la ville de Kei Ishikawa. Japon, Grande-Bretagne, Pologne/ 2h03mn/ sortie en france le 15 octobre 2025.

Avec : Suzy Hirose, Fumi Nikaidô, Yoh Yoshida

« Souvent, on ne ment pas pour tromper les autres. On le fait pour se tromper soi-même et se cacher des vérités insupportables. » Cette citation de Kazuo Ishiguro illustre bien le film.

C’est sur une lumière presque irréelle que s’ouvre ce long métrage. Il s’envisage à la façon d’une enquête, familiale et journalistique dans laquelle chaque information glanée n’entame pas définitivement le mystère des protagonistes.

Royaume-Uni, 1982. Le film s’ouvre en Angleterre, où Etsuko vit désormais. Alors qu’elle s’apprête à vendre la maison familiale, la visite de sa fille Niki, journaliste, fait ressurgir un passé longtemps enfoui. Niki, anglaise d’origine japonaise, ambitionne d’écrire un article sur l’histoire de sa famille et en particulier de sa mère, Etsuko, qui a grandi à Nagasaki dans les années 1940. Son aînée lui raconte son quotidien de femme mariée, entre un époux difficile et un beau-père bienveillant mais s’incrustant dans leur intimité, puis son amitié avec sa voisine Sachiko, qui élevait seule sa fille. Au cours de la discussion émerge le fantôme de Keiko, demi-sœur aînée de Niki, récemment suicidée… Etsuko commence le récit de ses souvenirs 30 ans plus tôt.

À travers leurs conversations, se dessine un retour à Nagasaki dans les années 1950, alors que la ville tente de se relever de la bombe atomique.et que Etsuko est enceinte . Etsuko raconte son amitié avec Sachiko, une veuve insaisissable, et la relation troublée de celle-ci avec sa fille Mariko, solitaire et marginale. Ces figures deviennent le miroir de ses propres dilemmes et des tensions d’une société oscillant entre tradition et modernité. Des parallèles troublants sur leurs vies apparaissent dans la pensée d’Etsuko.

La relation mère-fille au présent nourrit ainsi la structure du récit : les silences entre Etsuko et Niki résonnent avec les ombres du passé, jusqu’à faire émerger les secrets de famille. Cette construction en échos, se situant en deux lieux et deux époques différentes, le Japon et l’Angleterre dresse un portrait labyrinthique en demi-teinte des deux femmes, Etsuko et sa fille Niki. Ce long métrage questionne la fidélité de la mémoire :En effet au fil des discussions, l’écrivaine remarque une certaine discordance dans les souvenirs de sa mère. Les fantômes de son passé semblent toujours là Etsuko raconte-t-elle des faits vécus ou des projections destinées à masquer ses propres culpabilités ?

Le film verbalise, ce qui, d’une génération à l’autre, se transmet (la pratique journalistique), se perd (la connaissance d’une langue), se retrouve (l’étude de la musique) ou se tait (le traumatisme de la bombe), explicite ce qui meut ou entrave les personnages.

Le roman éponyme de Kazuo Ishiguro, dont Lumière pâle sur les collines s’inspire, installait une grande ambiguïté derrière son apparente clarté. Au fil des chapitres s’insinuait le doute : dans le récit d’Etsuko, et on se demandait où se situait la vérité ? Jamais le romancier ne verbalisait totalement ce mystère et ne l’éclaircissait pas. Dans son adaptation, Kei Ishikawa embrasse tout d’abord ce trouble notamment quand Niki, confie à sa mère : « Je ne comprendrai jamais ce que vous avez vécu à l’époque ». Le cinéaste dans son adaptation, tente de clarifier ambiguïtés et troubles et sentiments diffus qu’engendrait la lecture du premier roman de Kazuo Ishiguro, Derrière sa classique simplicité, Lumière pâle sur les collines est d’une grande complexité thématique et dramaturgique. Il lie les multitudes de ses protagonistes au destin tragique de leur pays, leurs blessures présentes aux traumas d’hier ; il met en parallèle le poids du patriarcat qui pèse sur les femmes japonaises et celui de la tradition, voire de la grandeur japonaise, sous lequel plient les hommes. Kei Ishikawa filme des personnages meurtris et faillibles, qui se débattent dans l’océan de leurs contradictions, de leur honte, de leurs traumas et de leurs rêves. Le film met aussi l’accent sur la difficulté de s’émanciper pour les femmes japonaises. Il s’inscrit dans une tradition très féministe du cinéma japonais. Lumière pâle sur les collines lie ses protagonistes au destin tragique de leur pays, leurs blessures présentes aux traumas d’hier ; il met en parallèle le poids du patriarcat qui pèse sur les femmes japonaises et celui de la tradition sous lequel plient les hommes. Kei Ishikawa filme des personnages meurtris et faillibles ; par les voix de la jeune Etsuko et de Niki, il leur murmure un conseil terrassant, ode à la réinvention nécessaire de soi : Ainsi le film célèbre ce renouveau par la sororité et l’acceptation des fautes passées à l’échelle intimiste et collective, les sacrifices nécessaires de 1952 ayant malgré eux semé des miettes dans les maux de 1982 La reconstitution est somptueuse La mise en scène déploie une atmosphère mystérieuse avec une élégance troublante. Le soin apporté aux cadres et la photographie délicate traduisent à la fois l’ordre apparent et la fragilité sous-jacente. Ishikawa instaure deux régimes d’images aux intentions complémentaires. L’espace de la maison en 1982 fonctionne en jeux d’ombres bleutés et subtils nourrissant cette atmosphère de secret, Au contraire, le Nagasaki de 1952 dévoile en apparence un Japon lumineux et solaire dans sa phase de reconstruction. L’espoir de renouveau de 1952 se teinte cependant d’un trouble sous-jacent par les stigmates qu’il cache dans le décor.

Plus qu’un drame intime, Lumière pâle sur les collines raconte la difficulté de se reconstruire dans l’ombre d’une catastrophe historique et familiale. Dans la lignée d’Ishiguro, le film explore la mémoire et ses déformations avec une grâce mélancolique.

Lumière pâle sur les collines , film d’une grande beauté, est un drame complexe dans lequel se mêlent réflexion sur la culpabilité, la parentalité et le spectre de la bombe atomique.

Si le style de l’écrivain Kazuo Ishiguro est si unique, c’est qu’il gagne de l’élan en voyageant en arrière, plutôt qu’en avant. Quand on lit une histoire, quand on regarde un film on est en droit de se demander : que va-t-il se passer à présent ? Que vont faire les protagonistes ? Verrons une fin triste ou réjouissante Ici la question que nous nous posons est Que s’est-il passé ? C’est précisément cette dimension qui faisait de Kei Ishikawa, un réalisateur japonais très prisé, le candidat idéal pour adapter cette œuvre.

« J’ai toujours voulu que ce roman soit adapté au cinéma, surtout par quelqu’un de plus jeune que moi », nous confie Kazuo Ishiguro, lui-même authentique cinéphile.

Kazuo Ishiguro : D’abord parce que je n’étais pas satisfait de ce roman. J’étais un écrivain débutant, c’est le premier texte que j’ai écrit, J’étais donc un écrivain débutant, conscient des défauts de structure du roman. J’avais envie qu’un cinéaste au sommet de son art – c’est le cas de Kei Ishikawa – reprenne tout ça et arrange ces défauts. »

« Adapter un tel matériau revient à filmer l’indicible, à capter la fragilité des souvenirs et les silences qui les entourent ».

Philippe Cabrol, Chrétiens et Cultures

https://chretiensetcultures.fr