La Voix de Hind Rajab
Analyse du film : La Voix de Hind Rajab
C’est une ovation qui restera dans les annales du cinéma. Le film La Voix de Hind Rajab, inspirée d’une histoire vraie qui s’est déroulée à Gaza a été applaudi pendant 23 minutes lors de sa projection mercredi 3 septembre 2025 à la Mostra de Venise.
Ce film, qui a obtenu le lion d’argent et le grand prix du jury au festival international du cinéma de Venise s’inscrit dans la lignée du grand mouvement de solidarité avec la Palestine qu’a accueilli cette année ce festival. C’est un film poignant qui donne corps à la mémoire d’une fillette palestinienne tuée à Gaza. Il interroge le pouvoir du cinéma face aux tragédies humaines contemporaines.
LA VOIX DE HIND RAJAB de Kaouther Ben Hania. Tunisie, 2025, sortie en France le 26 novembre 2025, 1h29 mn.
Avec : Motaz Malhees, Amer Hlehel, Saja Kilani, Clara Khoury.
Le 29 janvier 2024 à Gaza, des bénévoles du Croissant-Rouge, organisation humanitaire, reçoivent un appel d’urgence d’une jeune Palestinienne de 15 ans. Celle-ci est bloquée avec sa petite cousine de 6 ans, dans une voiture qui a essuyé des tirs de chars dans le quartier gazaoui de Tel al-Hawa. L’aînée meurt peu après. Seule survivante, la fillette, entourée des corps de ses proches dans un véhicule mitraillé de 355 balles implore les secours. Durant plus de trois heures, elle les supplient d’intervenir.Tout en s’efforçant de rester en ligne avec elle, les bénévoles font tout leur possible pour lui envoyer une ambulance. Elle s’appelait Hind Rajab. Et sa voix est la voix d’une enfant dans la nuit du monde.
Ce crime avait suscité un émoi international par la publication et le partage de la bande audio enregistrant la dernière conversation de Hind avec le Croissant-Rouge palestinien.
Hind Rajab est le visage des enfants palestiniens tués à Gaza.
Avec ce film hybride entre documentaire et fiction, la réalisatrice combine le véritable audio de l’appel envoyé par Hind, des enregistrements sonores, des images d’archives, des témoignages et des scènes de fiction. La Voix de Hind Rajab est tourné dans un décor unique, sans images de violence. La réalisatrice a fait un choix judicieux et intelligent, elle a choisi la fiction en huis-clos dans le bureau de la coordination humanitaire qui a reçu l’appel. A aucun moment elle ne reconstitue l’horreur du drame. C’est par le hors champ que nous entendons la voix de la petite fille.La réalité brute de la voix de Hind suffit à bouleverser.
L’aspect documenté du film concerne moins la tragédie de Gaza que le travail de coordination de l’équipe des humanitaires. En adoptant le point de vue des membres de l’organisation humanitaire, la cinéaste donne à voir leur détermination, leur empathie et leur désespoir. Caméra à l’épaule, elle suit les secouristes. Devant le jeu des acteurs professionnels interprétant les rôles d’urgentistes et leurs visages saisis par l’émotion, Ben Hania filme en très gros plan. La mise en scène est sobre et chargée de tensions.
Kaouther Ben Hamia montre l’importance de poser des voix et des visages sur les morts de Gaza. Ce ne sera pas le visage de la petite fille mais celui de celles et ceux qui reçoivent la souffrance de Hind à distance. Nous savons que souvent il est plus difficile et accablant de ne pas voir plutôt que de voir.
Avec La voix de Hind Rajab, la réalisatrice ne nous offre-t-elle pas une forme de cinéma éthique, où l’image cède la place à l’écoute, où la mise en scène concerne surtout la performance filmique et où le dispositif lui-même devient un acte de résistance contre l’oubli collectif ?
La Voix d’Hind Rajab n’est pas seulement un film sur la guerre. C’est une réflexion sur l’abandon, la peur, l’indifférence. C’est une protestation contre la disparition.
Ce film est un acte de résistance, un geste politique et une œuvre de mémoire. Il est aussi une réflexion percutante sur notre impuissance collective. Ce métrage se veut être un cri.
Le film est à la fois un témoignage, un message commémoratif et une interpellation : que faisons-nous, en tant que société, face aux tragédies dont nous sommes les témoins silencieux ?
Face à l’horreur, face aux drames subis et répétés dans une indifférence coupable, que peut le cinéma ? À cette question, Kaouther Ben Hania répond qu’il « ne fait pas acte de reportage, mais de mémoire. Il ne débat pas, il vous fait ressentir ». Quand elle a entendu l’enregistrement de l’appel de Hind Rajab, elle a su qu’elle devait en faire un film, non pas pour expliquer ou analyser, mais pour offrir un écrin à cette voix. Pour résister à l’amnésie. Pour marquer un moment que l’humanité ne devrait jamais oublier.
Le 19 mars 2024, un mois et demi après le drame, six rapporteurs spéciaux de l’ONU (des experts mandatés par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies), ont rédigé un rapport sur les événements pour exprimer leur profonde préoccupation et dénoncer « un crime de guerre ».
Philippe Cabrol
#analysesdefilms
