Deux procureurs
Analyse du film : DEUX PROCUREURS
Cela faisait sept ans, depuis Dombass, que le cinéaste ukrainien Sergei Loznitsa n’avait pas réalisé de film de fiction, et huit ans qu’il ne s’était pas retrouvé en compétition à Cannes.
Premier cinéaste en compétition à Cannes depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, avec Deux Procureurs, le cinéaste remonte le temps pour éclairer le présent et interroger notre capacité à réagir face à la résurgence des régimes autoritaires en Europe et partout dans le monde, à travers l’histoire d’un juriste qui découvre l’horreur des purges staliniennes, en 1937. Les ombres de Kafka et de Gogol planent au-dessus de l’histoire.
Deux Procureurs (Two Prosecutors), de Sergei Loznitsa. Ukraine/Allemagne/Pays-Bas / France, sortie en salle le 5 novembre 2025, 2h05.
Avec : Aleksandr Kuznetsov, Alexander Filippenko, Anatoli Beliy, Andris Keišs, Vytautas Kaniušonis.
La trame du film se déroule sur trois jours et deux nuits et montre quatre unités de lieux : quatre espaces étouffants, des murs hauts ou bas mais toujours rapprochés. Le point de départ est glaçant : le film commence dans une prison, celle de Briansk, dans le sud-ouest de Moscou. On est en 1937 et un vieux détenu, prisonnier politique, ancien juriste, reçoit l’ordre de brûler les centaines de messages rédigés par des détenus, bolcheviques intègres qui expriment l’innocence et l’incompréhension face à ce qui leur arrive. Ils implorent tous un secours venant d’en haut, du «camarade Staline» ou de sa garde rapprochée. Tous sont encore convaincus d’un dysfonctionnement local : des exactions des agents corrompus de la police secrète, la NKVD (commissariat du peuple aux Affaires intérieures, c’est-à-dire les services secrets soviétiques), l’ancêtre du KGB dans les années 30. Un seul message, mis de côté par le vieux détenu, échappe aux flammes. Gravée avec le sang du détenu sur un petit morceau de carton, la missive arrive à sortir de la prison et se retrouve entre les mains d’un jeune procureur, Alexander Kornev, nommé depuis seulement trois mois à son poste. Homme profondément honnête, le procureur décide d’aller visiter ce prisonnier qui appelle au secours.
Dès son arrivée à la prison, le directeur cherche à dissuader le jeune procureur qui ne se laisse pas intimider. La prison est une forteresse lugubre, avec des dizaines de gardiens impassibles et hostiles qui attendent un regard de leur supérieur pour ouvrir les grilles et encadrer visiteur ou prisonnier. Finalement, le jeune procureur accède à la cellule, en passant par une multitude de grilles qu’on ouvre et referme, de sas, des escaliers, des corridors, des plateformes extérieures. Dans un format 4/3, les portes des cellules épousent la forme du cadre qui scelle le destin du personnage principal. Alexander Kornev découvre un dédale verrouillé de partout, sans issue et vide de sens, qui illustre la logique de la machination du stalinisme. Poussé par son amour de la justice et conscient que la police locale est corrompue, Kornev décide d’aller jusqu’à Moscou pour dénoncer ces pratiques, contraires à la «légalité soviétique». Il va rencontrer le procureur général Andreï Vychinski, organisateur des procès contre les anciens compagnons de Staline, espérant que ce dernier puisse enfin faire bouger les lignes.
Kornev est un pur, un modèle de rigueur et de conscience du devoir.Son zèle est sincère, sa candeur est désarmante. Il n’a pas connu la Révolution. Il en est l’héritier. Il incarne une génération d’idéalistes, formée dans l’ombre du régime, nourrie par ses grands principes, mais tenue à l’écart de sa réalité. Il pense que l’institution peut être réparée de l’intérieur. Kornev n’est pas un héros. Il est un témoin.C’est là que réside toute l’ironie tragique du film : ce n’est pas un opposant que le système cherche à faire taire, mais un fervent croyant. Parce qu’il prend les lois au sérieux, parce qu’il incarne pleinement les valeurs qu’il a apprises, il devient dangereux. Son honnêteté devient suspecte. Sa loyauté devient dissidence.
Profitant de son personnage principal Loznitsa explore un système politique gangrené par la terreur, entretenant la misère et la disgrâce d’un peuple, permettant d’éprouver le dédale kafkaïen du totalitarisme. On y découvre les inégalités, la torture, la bureaucratie étouffante et l’extrême violence hiérarchique. Le titre du film est significatif : deux figures, deux procureurs qui représentent d’un côté le courage et l’idéalisme de la jeunesse, et de l’autre le pragmatisme et la résignation nés de la domination. Deux procureurs ne raconte pas une affaire judiciaire. Il analyse ce qu’il advient d’un homme droit dans un système courbé. La justice y est omniprésente dans le langage, mais absente dans les actes.
La mise en scène, avec ses plans fixes et son format 4/3, est figée, rigide, épurée, et accentue la sensation d’enfermement. La caméra ne bouge jamais.Elle souligne la tension dramatique. En effet Sergueï Loznitsa développe tout son récit sur cette idée d’enfermement progressif, physique et mental. Le format carré, le minimalisme dans la forme, les décors réduits au strict minimum et les nuances de gris renforcent l’impression de claustrophobie. La palette des couleurs du film est particulière : le noir, le gris, le brun, le bleu foncé, le blanc et par endroits le rouge sang.Les personnages évoluent dans des espaces rétrécis, comme si l’étau du régime totalitaire se refermait visuellement sur les corps. Le film évoque ainsi la mécanique implacable d’un système qui broie les individus. Les costumes sont cousus à partir de tissus d’époque. Le film a été tourné à Riga dans une prison impériale récemment fermée pour insalubrité. « L’odeur de souffrance y flotte encore. Elle ne disparaîtra sans doute jamais » confie le cinéaste.
Immense réalisateur, le cinéaste ukrainien raconte depuis plus de trente ans l’histoire de son pays et celle de la Russie. Il témoigne de la terreur qui règne depuis tant d’années dans les territoires de l’ex-Union soviétique. Deux procureurs est son film le plus direct, peut-être le plus accessible pour nous faire ressentir et comprendre comment la mécanique totalitaire s’est mise en place sous Staline.
Signalons que quelques scènes lorgnent du côté du cinéma burlesque du réalisateur français Jacques Tati Ainsi, dans les couloirs du parquet général, Korney fait penser à Monsieur Hulot(héros des films de Tati) , cherchant à comprendre les rouages d’une grande machine absurde.
Ce film Deux Procureurs est adapté d’une nouvelle de Georgy Demidov, scientifique arrêté à Kharkiv en 1938, qui a passé quatorze ans au Goulag. À Kharkiv, en Ukraine. Il a passé 14 ans au Goulag, dans les camps les plus redoutés, qu’il décrivait comme « des Auschwitz sans fourneaux ». Il écrit en 1969 cette nouvelle qui n’a finalement été publié qu’en 2009. En effet il était impossible de publier des textes écrits en 1969, et même dangereux de les détenir ou de les lire à des proches. En 1980 tous les manuscrits de Demidov furent saisis par le KGB. En 1988, un an après sa mort, ils furent restitués à la demande de sa fille. Cette nouvelle a donc attendu 40 ans avant d’être révélée au monde. Ce drame historique nous plonge au cœur du pic des purges staliniennes en 1937, offrant une méditation saisissante sur la justice et la foi dans un régime totalitaire. Avec Deux procureurs Sergei Loznitsa signe un film rigoureux qui résonne douloureusement, il est le reflet d’un régime d’intimidation toujours actif dans la Russie de Poutine. Le parallèle avec le régime politique actuel en Russie est criant. Signalons que le film de Loznista radicalise la nouvelle de Demidov en montrant un complet désordre des valeurs à l’intérieur d’un système apparemment ordonné.
En effet Deux procureurs est explicitement réalisé à l’époque de Vladimir Poutine pour inviter à percevoir tout ce qui a changé et tout ce qui n’a pas changé. Au-delà de la reconstitution historique, Deux procureurs résonne comme un avertissement contemporain. Loznitsa, réalisateur en exil et critique virulent de la Russie de Poutine, établit des parallèles entre les dérives du passé et les menaces actuelles pesant sur les démocraties. Le film questionne notre capacité à résister à l’oppression et à défendre les valeurs de justice et d’humanisme. Le cinéaste interroge aussi la fragilité du droit dans nos démocraties modernes. Deux procureurs nous rappelle que le courage et l’humanisme doivent rester les boussoles de notre éthique politique.
Le réalisateur dénonce l’inaction européenne face aux agressions, faisant le parallèle entre l’URSS et le régime russe actuel.
Œuvre puissante et nécessaire, qui interroge la place de l’individu face à la machine étatique, ce film rappelle l’importance de la mémoire historique dans la compréhension des enjeux actuels. En explorant les mécanismes de la terreur stalinienne, Loznitsa offre une réflexion sur les dérives autoritaires contemporaines.
Philippe Cabrol, Chrétiens et Cultures
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