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Le Mage du Kremlin

Analyse du film : LE MAGE DU KREMLIN d’ Olivier Assayas

La littérature peut être, parfois, un meilleur vecteur pour comprendre un contexte politique ou géopolitique qu’un essai historique. C’est le cas du roman de Giuliano Da Empoli : Le Mage du Kremlin (prix de l’Académie française en 2022).

Olivier Assayas adapte cet ouvrage et renoue ainsi avec la veine politique de son cinéma. Le scénario de ce long-métrage, a été coécrit avec Emmanuel Carrère. Ce dernier, ami de longue date d’ Olivier Assayas, l’a embarqué sur ce projet d’adaptation de manière assez naturelle. Emmanuel Carrère fait d’ailleurs une apparition.

Nous sommes dans les années 1990. L’URSS s’effondre. Dans le tumulte d’un pays en reconstruction, un jeune homme à l’intelligence redoutable, Vadim Baranov, trace sa voie et va devenir le conseil privilégié de Vladimir Poutine.

Le long-métrage d’Olivier Assayas commence avec une mise en garde : tous les faits historiques et politiques qui y sont décrits sont réels, même si les interactions entre les personnages relèvent bien sûr de la fiction.

LE MAGE DU KREMLIN d’Olivier Assayas. France, 2025, 2h36mn, sortie en France le 21 janvier 2026.

Avec : Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Jeffrey Wright

Pas de temps morts dans ce film, le cinéaste français nous emmène directement au cœur du pouvoir russe. Nous sommes en 2019, mais l’histoire se déroule sur trois époques dans cet opus : les années 90, la domination des oligarques des années 2000, et la place fondamentale de Vladimir Poutine, et ce avec une seule constante l’obsession de ce dernier pour l’autorité du pouvoir hiérarchique absolu.

Le héros est censé être inspiré par Vladislav Sourkov, longtemps qualifié d’« éminence grise du Kremlin ». Conseiller de Poutine de 2013 à 2020, il a joué un rôle clé dans la définition de certains concepts (« démocratie souveraine », « peuple profond » « verticalité du pouvoir »). Poutine comprend vite que Baranov a des idées brillantes, en phase avec ses propres aspirations. Il est notamment séduit par ses théories sur le pouvoir, et l’idée que le peuple russe attend un leader fort, capable de redonner à l’Empire Russe sa grandeur passée et de maintenir l’ordre dans le pays.

Quinze ans plus tard, après sa démission du poste de conseiller politique, alors que les légendes courent sur son compte sans qu’il y ait possibilité de démêler le vrai du faux, Vadim Baranov s’est retiré dans le silence, et accepte de parler. Ce qu’il révèle, au journaliste américain Rowland, brouille les frontières entre réalité et fiction, réalité et manipulation, conviction et stratégie. A travers de ce personnage fictif, le récit retrace des années clefs de l’histoire de la chute de l’URSS et du retour de la Russie.

Le Mage du Kremlin est une plongée dans les arcanes du pouvoir, Assayas s’intéresse davantage à la mécanique du pouvoir qu’à la simple dénonciation politique. Baranov convainc Poutine que les Russes ont un désir de verticalité. Poutine subit une métamorphose, il fait voler en éclats l’échiquier politique, en refusant d’être un homme manipulé. De ce point de bascule, naît la tension de ce thriller politique. Poutine écarte les oligarques pour reprendre le contrôle des richesses du pays, exalte le peuple en promettant de mettre fin à la désintégration de la Russie.

Olivier Assayas profite d’un script divisé en chapitres. Le film réussit brillamment à mêler grande et petites histoires. Présentant trente ans de l’histoire contemporaine de la Russie, ce film est une vaste fresque démesurée. La vie intime des personnages se confond avec le destin de l’ex-URSS, qui a cru, après l’effondrement du bloc de l’Est, que Moscou allait devenir le nouvel Eldorado. Le film aborde les événements réels à travers le prisme de son héros : ainsi, du chaos des années 90 à la consolidation de la verticale du pouvoir en Russie, de la guerre en Tchétchénie à la révolution orange ukrainienne,… Olivier Assayas met en scène une fresque passionnante avec une narration omniprésente sans jamais perdre son fil conducteur dans la complexité de ce récit dense et exigeant. Il saisit la mécanique du pouvoir et l’art de la manipulation avec une intensité rare. Ce film est un sujet fort, d’autant plus à l’aune de l’actualité, où la guerre en Ukraine fait toujours rage et fracture le continent européen. C’est plus d’un quart de siècle que l’on parcourt dans la tumultueuse Russie post-soviétique, un pays gangrené par le chaos et la corruption lors de l’effondrement de son empire, et qui utilise à présent le chaos hors de ses frontières pour exister sur la scène internationale.

Assayas privilégie une mise en scène fluide et très maîtrisée,dans un déploiement impressionnant de décors. Les jeux politiques en coulisse, les luttes de pouvoir, les éliminations sans scrupule de concurrents irriguent l’intrigue et sont bien racontés. Tout y est au service du récit, des personnages et de leurs zones d’ombre. Le réalisateur analyse tous les modes opératoires du pouvoir et ses stratégies : autocratie et galvanisation du peuple, complotisme, cyber-manipulation, liquidations maquillées. Les sentiments n’ont guère leur place dans Le Mage du Kremlin. Tout n’y est que calcul et manigance pour accroître son pouvoir ou le garder.

Le Mage du Kremlin est un véritable kaléidoscope d’une époque, d’un pays, d’un pouvoir et d’un homme, un nostalgique de l’URSS, déterminé à diriger son peuple d’une main de fer, quitte à semer la mort autour de lui. par la verticale de la peur, et dont le mystère ne sera jamais totalement dissipé.

Paul Dano incarne le personnage énigmatique de Baranov, froid et calme. L’acteur ne quitte jamais son visage cynique. Alicia Vikander est Ksenia, l’amie magnétique et lucide de Baranov,. C’est elle qui symbolise la liberté. Elle est la seule à apporter un peu de conscience morale. C’est à travers elle, que le peuple russe, le grand absent du film, peut un minimum exister. Quant à Jude Law, il a opéré une impressionnante transformation, il est méconnaissable dans le rôle de Poutine. Il en reprend les gestes, les mimiques, les expressions faciales, la démarche, la posture rigide, le regard glaçant et son visage fermé.

Olivier Assayas et Emmanuel Carrère avaient matière à une intrigue riche, taillée sur mesure pour réaliser un thriller avec tous les ingrédients du genre : l’action, le mystère, l’amour, le secret, le suspense, le pouvoir, et cela dans le contexte d’une guerre actuelle hautement et politiquement sensible. Utile sur le fond, Le mage du Kremlin restitue la chronologie exacte des faits historiques et explique bien les enjeux au c?ur de la Russie contemporaine. Au-delà de Vladimir Poutine, le film d’Olivier Assayas invite à analyser le monde pour identifier d’autres tentatives de manipulation de l’opinion, d’autres discours favorisant la montée des dictatures et des régimes autoritaires, sous couvert de démocratie.

Philippe Cabrol

https://chretiensetcultures.fr