Login

Lost your password?
Don't have an account? Sign Up

Personne ne rira

Analyse du film : Personne ne rira de Hynek Bočan

Re sortie en salle le 11 février 2026 en salle | 1h32min | Comédie dramatique

Avec : Jan Kačer, Stepanka Rehakova, Josef Schvalina

Dans une ambiance quelque peu kafkaienne, le réalisateur raconte une histoire paranoïaque apte à donner une image assez glaçante de la société tchèque de l’époque, et des rapports sociaux entre les gens, entre les classes, entre les hiérarchies.

Dans Personne ne rira, premier long-métrage du tchécoslovaque Hynek Bočan, cinéaste peu connu en France, l’assistant-professeur Klíma, également critique d’art, connait une mésaventure : il refuse de rédiger l’analyse d’une étude dont il avait vaguement promis à son auteur un article élogieux, et ce sans l’avoir lu. Or sa lecture lui révèle brusquement la nullité, pire, la certitude d’un papier incendiaire s’il venait à le publier. Dès lors, l’universitaire n’aura de cesse d’éviter l’auteur du texte, un certain Záturecký, repousser leur rencontre, afin de ne pas lui avouer la médiocrité de son travail, et par là, s’enfoncera à force d’omissions dans un gouffre infernal.

Si Klíma ne se résout à écrire ni un texte de complaisance, ni un texte à charge, c’est autant pour éviter une humiliation à son auteur dans un cas que par peur de se voir démasqué par ses collègues dans l’autre.

Cela expliquerait cette attitude à choisir le mensonge, motivée par une obsession de l’image de soi, un désir de conformisme qui consiste à ne froisser personne et sans doute aussi une présomption de supériorité.

Le professeur est d’abord montré comme un dandy relativement satisfait de lui-même, jouissant d’un prestige symbolique auprès d’étudiants, d’artistes en recherche d’appui.

Ce film s’inspire d’une de ses premières nouvelles de Kundera publiée en Tchécoslovaquie au début des années 1960 (disponible en France, en traduction, dans le recueil Amours Risibles). Ce dernier avait d’ailleurs été le professeur de Bočan à l’université.

Le réalisateur, 28 ans à la sortie du film est un des plus jeunes représentants de la dite « Nouvelle Vague tchèque ». Nous ne pouvons que saluer et acclamer le distributeur français Contre-Jour a choisi de distribuer ce magnifique film, en noir et blanc.

La Nouvelle Vague tchèque se caractérisa par son originalité esthétique, un goût pour un comique décalé-surréaliste, le regard porté sur une société soumise à un régime totalitaire étouffant.

Personne ne rira, fourmille de qualités, de trouvailles notamment visuelles, d’inventions vis-à-vis du texte de Kundera.

La question de la surveillance acquiert une profondeur plus grande dans la façon dont le film décrit la démarche de Záturecký qui consiste à littéralement poursuivre Klíma.

Klima est finalement « coupable », outre sa propension à une certaine lâcheté qui le voit accumuler une série de mensonges qui sera fatale à sa réputation. La véritable tragédie, dans ce portrait d’un homme à la fois victime et rouage d’un système part d’un mensonge anodin, Klíma perd bien plus que sa seule image de respectabilité, en fait l’amour de Klára dont il ne réalise l’importance, le manque et l’absence que bien trop tard. Malgré l’humour et la fantaisie, une fois le film terminé, le rire n’est plus vraiment de mise.

Dans cet univers oppressif, personne ne rit, personne ne peut rire sous peine d’être condamné.

Le titre du film et de la nouvelle vient d’une remarque du recteur de l’université qui sermonne le professeur assistant à propos de l’ humour de ses combines et des conséquences auxquelles il s’expose.

Le film explore des pistes qui vont de la comédie au drame, de la satire au quasi-polar.

Cette légèreté n’empêche pas la lecture politique et la possibilité de voir la critique d’un régime qui facilite la paranoïa, où tout le monde observe tout le monde, où une réputation peut éclater sur un simple mot, où la vérité est finalement la chose à éviter à tout prix.

Il y a une scène de comité de voisins, qui dissèque la vie privée de Klima et et en tire des conclusions morales, qui fait froid dans le dos. La séquence tourne entre l’effroi et le comique : la réunion du comité de voisinage se mue rapidement en tribunal. Ni les représentants du régime, ni les forces de l’ordre, n’ont d’ailleurs besoin d’intervenir et restent hors champ du scénario.

On sent dans le film l’influence de cinéastes occidentaux : Federico Fellini par exemple, qui était une référence assumée de Kundera, ou encore Jacques Tati, pour ces scènes très visuelles, drôles et absurdes, mais aussi d’écrivains comme Kafka.

C’est un film étonnant, réussi, élégant, drôle, léger, mélancolique et critique du régime communiste. Quant à Hynek Bočan, c’est un cinéaste peu connu en France, qui a pourtant fait partie lui aussi de la Nouvelle Vague tchécoslovaque, dont il fut même le plus jeune membre. Il est d’ailleurs toujours en vie. Il livre un long métrage de qualité.

Philippe Cabrol

https://chretiensetcultures.fr