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Eleonora Duse

Analyse du film : ELEONORA DUSE

Avec Eleonora Duse, présenté à la Mostra de Venise, Pietro Marcello dresse un portrait sobre et mélancolique de la grande tragédienne italienne. le réalisateur signe un film sur la fin d’une vie, celle d’une artiste épuisée par la maladie et par son époque.

Eleonora Duse de Pietro Marcello, sortie en France le 14 janvier 2026 – Italie, 2025, 2h02mn.

Avec : Valeria Bruni Tedeschi, Noémie Merlant, Fannu Wrocha, Noémie Lvovsky, Giovanni Enrico..

A la fin de la première guerre mondiale, alors que l’Italie enterre son soldat inconnu, la grande Eleonora Duse, tuberculeuse et vieillissante, et rivale italienne de S. Bernhardt, pensait ne plus remonter sur scène. Mais malgré son âge et une santé fragile, celle que beaucoup considèrent comme la plus grande actrice de son époque, décide de remonter sur scène. De plus, comme elle est ruinée, elle n’a d’autre choix. Malgré, les récriminations de sa fille, la relation complexe avec le grand poète D’Annunzio, la montée du fascisme et l’arrivée au pouvoir de Mussolini, rien n’arrêtera LA Duse.

Eleonora Duse qu’on appelait alors La Divine ou La Duse est une comédienne italienne à la renommée internationale ; Eleonora Duse est peu connue en France. Pourtant, elle partage des points communs avec Sarah Bernhardt, comme son incroyable succès et l’époque à laquelle elle appartient. Plutôt que de retracer l’ensemble du parcours de la grande actrice italienne, et notamment ses années de gloire, Pietro Marcello se concentre sur sa fin de vie. C’est une artiste au crépuscule de sa carrière que le réalisateur Pietro Marcello choisit pour raconter cette vie tout entière dédiée au théâtre. Le film s’attache donc à Eleonora Duse, au cœur de ces années 1920 qui signeront autant la fin d’un certain académisme au théâtre que l’entrée dans un nouvel ordre politique mondial. La fin de vie de cette comédienne est marquée par des difficultés financières, par le fascisme et par la tuberculose. C’est dans cette période que ressortent le mieux les travers d’Eleonora Duse, mais que jaillit pourtant son amour indéfectible pour le théâtre. Aussi insupportables que puissent être son attitude bourgeoise, son indifférence à l’égard de la politique, sa vision conservatrice de l’art, le film s’affirme comme un hommage : un hommage à la part d’incorruptibilité de la Duse, au jeu théâtral comme expérience fondamentale de la liberté.

La Duse était une célèbre comédienne au caractère mutin, capricieux et inconstant. C’est une « prima donna » souffrante et pugnace qui n’a pas hésité à se lancer dans des entreprises périlleuses, parfois ratées, voir désastreuses, sans assumer la responsabilité de l’échec.

Ces épreuves n’ empêchent pas Eleonora Duse, de s’accrocher à la vie et de se vouer corps et âme à sa vocation de comédienne. Elle a une vocation absolue, fiévreuse, aveuglante. Marcello ne raconte pas sa gloire, mais son déclin. Il la montre vieillissante, ruinée, rongée par la tuberculose, refusant de renoncer à son art. Cette obstination devient la matière même du film : un combat silencieux contre le corps et le temps.

La Divine rêve d’un théâtre nouveau, moderne voire révolutionnaire, mais le monde n’est pas prêt, dans cette Italie où les chemises noires sont aux portes du pouvoir. La censure n’est pas loin et Mussolini tentera d’acheter, sous couvert d’un effacement de ses dettes, l’aura et l’influence de l’artiste.

Mais la comédienne doit faire face à de nombreuses difficultés. Il y a déjà la tuberculose qui la ronge et l’empêche de répéter autant qu’elle le voudrait; ses relations tumultueuses avec Gabriele d’Annunzio (Fausto Russo Alesi); ses envies de théâtre révolutionnaires, trop avant-gardistes pour l’époque et pour Mussolini. Le fascisme vient d’arriver au pouvoir et, si les artistes peuvent encore travailler, ils sont soumis à la censure et doivent pouvoir bénéficier au pouvoir en place.

La boucherie de 1914-1918, la montée du fascisme, son amour avec l’écrivain Gabriele d’Annunzio, autre grande figure pleine de contradictions, sont évoqués. Pietro Marcello interroge finement les rapports de l’artiste avec le pouvoir et le monde.

Le film entrelace la petite histoire et la grande Histoire, explorant les rapports entre l’art et le pouvoir. On voit comment le fascisme parvient à récupérer des artistes. Parmi les images d’archives, que Pietro Marcello utilise, reviennent de manière récurrente celles du train qui transporte la dépouille du soldat italien inconnu. C’est à la fois un film sur la mort,et sur la vie.

Le film s’intéresse à son art, à son esprit en proie à des conflits intérieurs douloureux, à son incapacité de vivre les histoires d’amour. Femme qui doute, elle connaît un cheminement empreint de sincérité et d’exigence.

Le cinéaste montre les contradictions de La Duse : compatissante envers les soldats mutilés, dure avec sa fille, naïve lorsqu’elle accepte le soutien de Mussolini. À travers elle, Marcello interroge la place de l’artiste dans un monde en mutation, pris entre engagement, vanité et aveuglement.

Le film explore aussi avec toute la complexité, voire l’ambiguïté, du rapport entre Eleonora Duse et Gabriele D’Annunzio, qui l’appelait « La Divine ». Une collaboration artistique et une liaison qui n’étaient pas exempte d’orages, pour ne pas dire de tempêtes : Amour, admiration, jalousie…

Valeria Bruni Tedeschi incarne Eleonora Duse avec une intensité contenue. Elle laisse affleurer les failles : la fatigue, le doute, la peur du vide. Son jeu oscille entre fièvre et épuisement. Noémie Merlant, qui joue le rôle de sa fille, lui donne la réplique dans un face-à-face tendu et touchant, entre colère et affection.

Eleonora Duse fait partie de l’imaginaire collectif en Italie, où elle inspire beaucoup de tendresse. Admirée par Lee Strasberg, Stanislavski, Pirandello, Rilke et beaucoup d’autres, elle fut une pionnière qui révolutionna l’art de l’acteur, avec comme seule et unique obsession la vérité.

Ce film est une méditation sur la fin et la fidélité à soi-même, sur la persistance d’une femme qui refuse d’abandonner ce qu’elle aime, quitte à s’y perdre. Pietro Marcello livre une œuvre discrète, parfois austère, mais traversée de moments de grâce.

Philippe Cabrol

https://chretiensetcultures.fr