Les Fantômes
Analyse du film : LES FANTOMES
sortie le 3 juillet 2024 ; De Jonathan Millet
Avec : Adam Bessa, Tawfeek Barhom, Julia Franz Richter
Séance spéciale le mardi 18 mars 2025 à 19h45 au Gaumont Pathé Comédie de Montpellier.
Dans ce premier long métrage, Jonathan Millet joue habilement sur trois niveaux: l’espionnage, la difficulté de l’exil, le deuil impossible d’une femme et d’une enfant décédées durant la guerre.
Sous couvert d’un thriller haletant et implacable, Les fantômes explore avec brio la question de l’horreur de la guerre et de la torture, sans jamais montrer cette dernière.
Comment trouver un ancien bourreau du régime syrien, réfugié sous une fausse identité quelque part en Europe, sans connaître son visage ?
Le film commence avec la traversée oppressante du désert syrien en camion et nous conservons ce ton oppressant tout au long du film. Hamid est peu loquace, son visage fermé, anxieux, son regard sombre en disent suffisamment. Il n’y a pas de combat spectaculaire, il se fond dans la vie quotidienne, assure sa filature avec discrétion.
Hamid est censé être en Allemagne, pays qui a accueilli 800 000 réfugiés syriens. Mais nous réalisons qu’il se trouve, après son exil, à Strasbourg, pour le compte d’un groupe clandestin.
En effet, en 2016, Hamid réfugié syrien, est employé sur des chantiers dans la ville de Strasbourg. De chantiers en camps d’accueil, il n’a de cesse de montrer la photo de son cousin, affirmant qu’il est à sa recherche. Mais les gens se méfient, considérant que des agents du régime sont partout. Une volontaire, travaillant dans une blanchisserie, accepte cependant de l’aider…
Film à la tension rare, le film décrit les suites d’une guerre fratricide, devenant ici diffuse, au travers des agissements d’un groupuscule, à la recherche de criminels de guerre. Posant nombre de questions morales, ce long métrage, qui refuse toute scène d’action, est un redoutable thriller psychologique qui met le doute au cœur de pratiquement toutes les scènes, faisant du spectateur le témoin d’agissements flirtant avec la limite du tolérable, de la part de ceux qui cherchent justice.
La tension, ténue dans les premières scènes, devient forte dès qu’une cible semble identifiée, et culminera dans un climax en forme de simple repas en tête à tête entre celui qui cherche et doute, et celui qu’on croit avoir trouvé.
D’abord, il y a le souffle de ces hommes enfermés dans un camion. Ça pourrait être un train où étouffaient les victimes de la barbarie nazie. En fait, c’est un camion militaire qui répand comme des chiens des prisonniers politiques dans le désert syrien. Les Fantômes ne relate pour pas une énième fois le parcours tragique de candidats à l’exil en France. Le film raconte l’arrivée récente à Strasbourg, d’un jeune homme, qui a réussi à braver les étapes de sa reconnaissance de réfugié politique en Allemagne. L’homme se trouve là parce qu’il est à la recherche d’un prétendu cousin, qui, en vérité, pourrait être l’un de ses bourreaux de la prison de Saidnaya. Ainsi, le long-métrage s’attache à suivre l’enquête du jeune homme, espion malgré lui, afin de faire reconnaître l’identité véritable de celui qui l’aurait torturé.
Le personnage central, Hamid, est d’une discrétion absolue. Il traverse le récit comme il parcourt les villes (Strasbourg, Berlin, Beyrouth, Paris), telle une ombre silencieuse. Mais avec un œil de lynx, à l’affût de son ancien bourreau en Syrie. Comme dans les fictions du cinéma d’antan, où les nazis étaient traqués en Amérique du Sud. Sauf qu’ici, le protagoniste n’est pas devenu agent spécial par vocation. C’est son histoire personnelle qui l’a conduit à rejoindre une cellule secrète, sur les traces des criminels de guerre dissimulés en Europe.
Mais cet étudiant en chimie poursuivi ne pourrait pas aussi être celui qu’il voudrait reconnaître. On voit douter le protagoniste, surtout quand il est saisi par les cauchemars de son histoire. Il erre dans les couloirs de la bibliothèque de Strasbourg, vivant ainsi comme une ombre peu occupée à s’insérer mais à faire advenir la vérité des auteurs de crimes de guerre pour un corpuscule qui œuvre en Europe. Les Fantômes dresse une description troublante de la question syrienne, où l’on se rend compte que les réfugiés continuent de survivre dans la peur et la méfiance de l’autre.
Sur le fonds, Les Fantômes rend compte de la condition des réfugiés syriens, dont beaucoup se retrouvent à exercer des emplois difficiles et peu rémunérateurs (souvent sous la menace d’une expulsion), et de la répression terrible exercée par le régime de Bachar el-Assad sur ses contestataires, qu’il s’agisse de bombardements chimiques ou d’actes tortures, dont il faut souhaiter que le président syrien aura un jour à répondre. Poser sur cette réalité tragique, complexe et actuelle un regard éclairé et documenté est d’autant plus essentiel aujourd’hui qu’elle est souvent manipulée à des fins politiques plus que douteuses, les réfugiés syriens étant volontiers stigmatisés par la droite et l’extrême droite françaises.
Les Fantômes aborde également les thèmes plus généraux du choc post-traumatique (dont souffre clairement le protagoniste) et de la justice, soulevant sur ce dernier point des questions éthiques et morales dépassant le seul cadre du conflit syrien
Le titre Les Fantômes est très pertinent. Il rend compte pour les demandeurs d’asile du dépouillement identitaire auquel confère la reconnaissance du statut de réfugié, tout en montrant les esprits qui encombrent les villes, toutes pouvant être d’un côté ou de l’autre, dans des pays où a sévi l’horreur de la dictature. Il y a dans le regard de Jonathan Millet une véritable acuité à percevoir un réel ébranlé par les positionnements politiques et personnels de chacun, et les errements de l’Histoire. En ce sens, le film multiplie les points de vue sur la compréhension des conflits qui étranglent le monde, à commencer la Syrie où Bachar el-Assad semble aussi complexe à percevoir que les opposants à son régime, pourtant soumis à d’atroces persécutions.
L’expérience documentaire de Jonathan Millet, tout comme sa connaissance de l’étranger, puisqu’il y a vécu et filmé des heures d’images et plusieurs courts-métrages, nourrissent sa vision. En s’autorisant le cinéma de genre, il apporte une véracité au contexte et à son geste de cinéaste, il privilégie une forme d’épure. Le coup de force se fait par sa capacité d’embrasser l’espace mental de son protagoniste, pour mieux le transfigurer à l’écran, dans une filature animale, où l’observation, l’ouïe, le souffle et l’odorat sont aux aguets. Le suspense fonctionne à pas de loup, jusque dans la savoureuse mise en place de conciliabules secrets en plein jeu en réseau. Jubilation de l’esprit et plaisir pur de spectateur sont réunis dans cette aventure de nos temps modernes, travaillés par les blessures vivaces. Une très belle surprise.
Représenter la figure du ‘’migrant’’ au sein du cinéma français est plus que jamais une opération délicate. Ces dernières années, peu de films se sont démarqués sans tomber dans les écueils évidents du misérabilisme ou d’un regard occidental involontairement condescendant. Sur ce plan, Jonathan Millet s’en tire à merveille et parvient à éviter tous les pièges, trouvant un équilibre parfait entre le fond et la forme. Son approche ultra documentée de la situation d’un réfugié de guerre permet au spectateur d’appréhender immédiatement et sans détour des problématiques sociales on ne peut plus actuelles. Pour autant, le réalisateur n’aborde jamais son sujet avec une démarche naturaliste. C’est au contraire dans sa recherche stylistique que le film puise sa plus grande force.
Les fantômes renoue avec l’esprit paranoïaque des années 70 et le long métrage Marathon Man de John Schlesinger. Avec cette fiction, Jonathan Millet poursuit son exploration des marges et des enjeux géopolitiques contemporains.
Ce film sensoriel et électrique, à mi-chemin entre film d’espionnage et thriller politique, est inspiré d’une histoire vraie dans laquelle des civils syriens rescapés ont traqué dans une organisation secrète, leurs anciens tortionnaires exilés en France.
Les Fantômes est un film fort, percutant, savamment mis en scène à travers le paysage intérieur du héros principal, les vestiges du souvenir de Syrie et les lieux en Europe ou au Liban qu’il parcourt. Plus que jamais, le long-métrage remémore la nécessité de ne pas oublier la drame qui continue de se jouer jour après jour à Alep ou ailleurs, assommés par la tyrannie.
Les films sur la question syrienne manquent dramatiquement sur les écrans français, ayant été dépassés hélas par d’autres drames politiques plus récents comme l’Ukraine. Pourtant, la situation est loin d’être résolue malgré la relative indifférence des médias ou des débats politiques européens actuels. Le projet de Jonathan Millet vient donc à point nommé et se propose comme une œuvre coup de poing. Le récit explore à la fois l’installation complexe d’un homme en France, hanté par les démons du passé et les traumatismes de guerre, et la quête désespérée de faire advenir la justice. On sait que parmi les candidats à l’asile, les autorités administratives se laissent parfois abuser par des auteurs de crimes de guerre qui viennent sauver leur peau après avoir tué des innocents.
Jonathan Millet réalise une œuvre salutaire dans un contexte où les médias auraient tendance à oublier actuellement le sort terrible réservé au peuple syrien.
Philippe Cabrol
#analysesdefilms Pathé Comédie

