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Fantôme utile

Analyse du film : FANTOME UTILE (titre original : Pee Chai Dai Ka)

C’est la première fois qu’est projeté, à la semaine de la critique au Festival de Cannes, un film thaïlandais. C’est la première œuvre de Ratchapoom Boonbunchachoke, Fantôme Utile.

Ce long métrage, incroyable objet filmique non identifié (OFNI) aussi décalé que politique, s’attache à la question existentielle et rhétorique d’Alphonse de Lamartine « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ?». Ce film revisite les films de fantômes.

Fantôme utile de Ratchapoom Boonbunchachoke, Thaïlande/France/Allemagne, Sortien en France le 27 août 2025, 2h10 mn.

Avec : Mai Davika Hoorne, Witsarut Himmarat, Apasiri Nitibhon.

Avant même l’ouverture de la 64e édition de cette Semaine de la critique, le film du réalisateur thaïlandais Ratchapoom Boonbunchachoke était précédé d’une rumeur flatteuse parmi la sélection des longs-métrages en compétition.

Pour ce film, le réalisateur s’inspire de la légende de Mae Nak, un célèbre conte thaïlandais qui raconte l’histoire d’amour interdit entre une femme fantôme et son mari.

Après la mort tragique de Nat, victime de pollution à la poussière, March, héritier dont la mère dirige une florissante usine, sombre dans le deuil. Mais son quotidien bascule lorsqu’il découvre que l’esprit de sa femme s’est réincarné dans un aspirateur. Leur lien renaît, mais ne fait pas l’unanimité. Sa famille, déjà hantée par un ancien accident d’ouvrier, qui vient narguer ses employeurs qu’il juge responsables de sa mort, rejette cette relation surnaturelle. Le couple se heurte aussi au rejet de la religion. Tentant de les convaincre de leur amour, Nat se propose de nettoyer l’usine pour prouver qu’elle est un fantôme utile, quitte à faire le ménage parmi les âmes errantes.

L’ouverture du film est savoureuse. Obstinés à ne pas disparaître, des défunts se décident à hanter des objets du quotidien afin de retrouver ceux qu’ils aiment et qu’ils ont perdus. Dès ses premières images avec une succession de plans fixes, Fantôme utile déroute par son ton bien singulier. Le Thaïlandais Ratchapoom Boonbunchachoke a en effet bâti son intrigue autour de la figure du fantôme, que celui-ci soit un esprit vengeur ou une figure aimée et bienveillante. Le cinéaste a, en effet, déclaré : « La Thaïlande est un pays rempli de fantômes, car de nombreux décès ne sont pas officiellement clos, avec plusieurs meurtres non élucidés et des disparitions forcées. Je pense que les artistes en général, et les cinéastes en particulier, sont les alliés des fantômes. Nous mettons notre expertise, nos instruments et nos compétences à leur service, pour donner forme à leurs paroles. Alors que les fantômes sont généralement difficiles à percevoir de façon directe, le cinéma est le moyen idéal pour leur donner une forme. »

Le film débute avec un homme victime d’un défaut de fabrication de son aspirateur. Son aspirateur rejette la poussière qui s’amoncelle dans son appartement et qui tuera plusieurs personnages du film. Un drôle de réparateur vient alors lui apprendre que son appareil est hanté par un fantôme, et que ce n’est pas le seul. Il se met alors à raconter une histoire, celle de March et Nat, de leur usine et de ce qu’il s’y est passé.

Deux parties scandent le film et on s’amuse, on rit devant tant d’inventivité dans cette intrigue de fantômes qui hantent les aspirateurs. Dans la première partie, nous découvrons une romance semi-burlesque, avec des scènes cocasses, désopilantes, voire surréalistes. La seconde partie est politique, quand l’histoire rappelle les massacres de 1976 et les événements de mai 2010, qui avaient vu la mort d’une centaine de manifestants en colère contre le pouvoir en place. Le film est raconté en partie par le réparateur en électroménager.

Fantôme Utile ne cesse de nous surprendre par sa capacité à renouveler un concept qui semblait pouvoir s’épuiser très vite. L’originalité du réalisateur est de convoquer les ressources inépuisables du film de fantômes, qui ici se convertissent en appareils ménagers, notamment l’aspirateur, pour lutter contre l’oubli.

Ce premier long métrage, à la croisée du drame et du fantastique, mélange les genres : film de fantôme, comédie satirique, romance, thriller violent. Cependant le scénario dépasse ces conflits électroménagers pour une réflexion profonde sur le deuil, le poids de la tradition, la place du matriarcat dans la société thaïlandaise, la mémoire et les tensions sociales dans la Thaïlande contemporaine. Il évoque également des thèmes d’actualité comme la pollution de l’environnement et la corruption des dirigeants.

Le réalisateur prend du plaisir avec une critique féroce contre une économie de marché déconnectée de l’éthique environnementale, un système politique ayant du mal à rompre avec ses errements du passé, et une société peu ouverte à l’évolution des mœurs. Dans une société qui cherche toujours plus d’efficacité et de rentabilité, un fantôme peut-il devenir utile?

Venons en au fantôme utile, dont il est question dans le titre. Il est d’abord perçu comme un spectre qui regagne sa place parmi les vivants et dans son foyer. Mais très vite, ce rôle glisse du côté de la collaboration avec les puissants. Faire disparaître ces fantômes, c’est pour la caste dirigeante tirer un trait sur les horreurs commises, jusqu’à l’oubli. Le peuple y perd le souvenir des êtres chers en même temps que la raison de lutter. Ainsi Nat, qui pourrait débarrasser l’usine familiale d’un esprit vengeur, va intéresser la famille.

Un fantôme utile montre l’excellent talent du réalisateur avec un film original, drôle, subtil et intelligent et débordant d’imagination. Chaque situation a un côté absurde et humoristique et un côté concret et politique. Le sens du décalage traverse tout le long-métrage et ces aspirateurs qui bougent tout seuls contribuent à l’humour ravageur de cette œuvre.

Ratchapoom Boonbunchachoke renouvelle totalement le film de fantôme par un scénario fluide et à plusieurs lectures. Il a dédié son prix à « tous les fantômes qui hantent son pays », se réjouissant que la projection du film là-bas permette de les remettre en lumière.

Après avoir vu ce film, vous ne passerez plus l’aspirateur de la même façon !

Philippe Cabrol

#analysesdefilms #filmthailandais

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