Une enfance allemande – Île d’Amrum 1945
UNE ENFANCE ALLEMANDE – ÎLE D’AMRUM 1945
Si la question de la fin de la guerre est très souvent abordée du côté des Français, le cinéma allemand commence à s’interroger depuis sur le devenir des descendants de familles nazies. La zone d’intérêt avait ouvert la perspective sur la famille d’un tortionnaire. Aujourd’hui, Une enfance allemande – Île d’Amrum, 1945, inspiré de l’enfance du co-scénariste Hark Bohm, met en lumière le poids écrasant qui s’est alors abattu sur une génération innocente.
Ce film profond de Fatih Akin allemand né de parents turcs, s’inquiète de la remontée actuelle du nazisme et prend le risque de l’envisager du côté des Allemands à travers le regard d’un enfant. Fatih Akih prend le risque d’ouvrir cette page de l’Histoire allemande encore sensible où il aborde le sujet à travers le regard d’un jeune garçon, fils et neveu d’une famille très engagée pour le parti nazi.
Une enfance allemande – Île d’Amrum, 1945 de Fatih AKIN, Allemagne, 1h33, 2025, Sortie en salle en France le mercredi 24 décembre 2025, Sélection Cannes première.
Avec : Diane Kruger, Jasper Billerbeck, Laura Tonken, Kian Köppke.
Printemps 1945, sur l’île d’Amrum au large de l’Allemagne. La mère de Nanning a fui Hambourg pour se réfugier dans la maison de villégiature, sur l’île d’Amrum, où ses enfants et elle bénéficient des largesses des habitants en matière de nourriture du fait même de leur parti pris politique. Dans les derniers jours de la guerre, Nanning, 12 ans, brave la mer dangereuse pour chasser les phoques, pêche la nuit et travaille à la ferme voisine pour aider sa mère à nourrir la famille. Lorsque la paix arrive, on imagine alors que la capitulation allemande sonne le glas d’un favoritisme terminé et d’un mépris affiché des populations locales à l’égard de la famille de Nanning qui doit apprendre à tracer son propre chemin dans un monde bouleversé.
Amrum parle d’expulsion du paradis. Pour moi, ce film est devenu une mission : un voyage au plus profond de mon âme allemande », voici la manière dont le réalisateur présente son nouveau film à la mise en scène classique et épurée.
Amrum est un un magnifique drame de guerre à hauteur d’enfant. Explorant l’enfance du scénariste Hark Bohm sur l’île allemande d’Amrum, en mer du Nord, le nouveau film de Fatih Akin est un récit d’apprentissage attachant, entremêlé avec les dernières secousses du régime nazi filtrées par le regard d’un enfant au bord de l’adolescence. C’est là l’originalité du film : celui d’un garçon d’une dizaine d’années, qui peine à saisir le monde autour de lui et dont le seul objectif sera d’apporter du pain blanc avec miel et beurre à sa mère. L’enfant, citadin déraciné, va se retrouver au prise avec sa propre histoire familiale, faite de disparus et de non-dits, de personnages semblant surgir des plus éprouvants récits maritimes, de réfugiés affamés et de paysages étranges, aussi sublimes et vides que macabres et banaux, où la vie frôle la mort à chaque instant.
Sur cette petite île isolée, se réfugient des polonais et des soldats allemands. C’est par l’intermédiaire de Nanning, le jeune héros de cette histoire de la fin de la seconde guerre mondiale, que nous découvrons les efforts du garçon qui tient absolument à satisfaire les désirs de sa mère, adepte de Hitler et de l’idéologie nazie.
Ce métrage marque une inflexion dans la filmographie du réalisateur, l’intime et le politique se nouant ici dans un récit d’initiation à la fois pudique et inquiet. Les premiers films de Fatih Akin traitaient de l’exil et de la fuite. Ici, la situation de cette famille bourgeoise, privilégiée, ayant vendu son âme au « diable nazi », se pose dans les mêmes manières. Le palais qu’ils occupent dans la villégiature du l’île d’Amrum raconte un exil, une impossibilité d’être chez soi quelque part.
La mise en scène épouse cette économie de moyens : plans fixes, lumière diffuse, rythme alangui. La caméra semble hésiter entre la compassion et la distance, captant dans le gris du ciel d’Amrum une beauté funèbre. La photographie mise sur des teintes froides, dominées par le bleu. Le ciel, tantôt limpide et serein, tantôt menaçant et nuageux, devient un narrateur subtil de la tension qui règne sur l’île et de son isolement. La caméra s’attarde sur des plages désertes et des champs dépouillés, ce qui dégage une impression de beauté hantée par la terreur.
Une enfance allemande – Île d’Amrum, 1945 ne ressemble guère aux précédents films de Fatih Akin. Il est un des meilleurs films du réalisateur. Rares sont les longs métrages qui abordent de façon aussi frontale le souvenir encore douloureux pour l’Allemagne d’un passé dictatorial ayant conduit aux horreurs que l’on connaît. La dimension de la barbarie est explicitée nettement chez les habitants. Cependant ce récit n’est ni un film militant, ni un film politique, ni un film de guerre : aucun combat, aucune bombe, pas même l’ombre d’un soldat.
Jasper Billerbeck, révélation du film, prête à Nanning une gravité fragile, celle d’un garçon trop jeune pour comprendre l’écroulement d’un univers, mais trop lucide pour l’ignorer tout à fait. À ses côtés, Laura Tonke compose une mère brisée par la défaite, silhouette spectrale dans un paysage vidé de ses repères.
Est analysé ici un contexte riche en tension dramatique : le moment de la chute de l’Allemagne nazie, la vague promesse d’une liberté nouvelle, la phase difficile de l’adolescence d’un garçon pris en étau entre enfance et âge adulte. À l’intérieur de ce microcosme, Amrum explore plus que la perte de l’innocence : il scrute la redéfinition de la moralité quand un régime s’écroule. C’est une histoire de survie, un récit chargé de vérités inconfortables qui parle aussi de grandir entouré de silence et de complicité.
Récit sincère et visuellement marquant, Amrum n’apporte pas de réponses faciles, mais il n’a pas besoin de le faire. Sa force réside dans son honnêteté, son regard déterminé et la manière poétique dont il rend l’espace fragile entre jeunesse et idéologie, nature et violence, mémoire et histoire.
Récit d’exil, de survie et de transmission, Amrum est une magnifique et poignante œuvre ainsi qu’une profonde réflexion sur la mémoire. Une nouvelle fois, Fatih Akin questionne à travers ses racines turques et sa nationalité allemande les problématiques identitaires. L’intime et le politique se nouent ici dans un récit d’initiation à la fois pudique et inquiet.
Akin aborde l’acte d’amour et de générosité altruiste de Nanning avec une attention généreuse. C’est son œuvre la plus sobre et pourtant la plus cinématographique à ce jour, s’approchant parfois des grands classiques du genre du film d’apprentissage.
Une fois de plus, nous retrouvons chez Fatih Akın sa fidélité obstinée à une interrogation obsédante : d’où venons-nous, et que reste-t-il de nous quand l’Histoire s’effondre ?
Philippe Cabrol
