Le Temps des moissons
Analyse du film : LE TEMPS DES MOISSONS
Le réalisateur Huo Meng avec Le Temps des moissons, réunit ses souvenirs d’enfance afin d’éclairer les visages et les corps des femmes et des hommes dont il a partagé la vie.
Ce film, magnifique fresque rurale dans la Chine des années 1990 qui brasse traditions, passage à la modernité ou encore politique de l’enfant unique, s’est vu décerné l’ Ours d’argent de la meilleure réalisation à la 75e édition de la Berlinale en 2025.
LE TEMPS DES MOISSONS de Huo Meng. Chine, 2025, sortie en salle le 24 décembre 2025, 2h15mn
Avec : Wang Shang, Zhang Yanrong, Zhan Caixia, Zhang Chuwen, Cao Lingzhi…
Ours d’argent de la meilleure réalisation à la 75e édition de la Berlinale en 2025.
Le réalisateur nous fait découvrir au début des années 1990, sa propre enfance, pour raconter le quotidien d’une famille rurale à travers les yeux de Chuang, un petit garçon de 10 ans confié à ses grands-parents. Il doit être caché des autorités, car il a le malheur d’être le troisième enfant sous un régime politique qui prône la politique de contrôle des naissances avec l’enfant unique, voire exceptionnellement un deuxième Dans ce village reculé de la campagne chinoise, décrit comme « le village le plus pauvre du monde », Chuang vit avec ses grands-parents, son arrière-grand-mère et sa jeune tante Li Xiuying. Livré à lui-même, il découvre un mode de vie rythmé par le cycle des saisons,
les travaux des champs, les fêtes familiales, comme les mariages, ou les enterrements.
Chuang poursuit son apprentissage de la culture et des rites propres à son pays. Il découvre le poids des traditions et l’attrait du progrès, ainsi les silences de sa tante, une jeune femme qui aspire à une vie plus libre. Le film se déroule sur une année à travers quatre saisons et quatre générations.
Jusque dans les années 1980, la Chine reposait sur un système social agricole collectiviste dans lequel les revenus des paysans dépendaient en grande majorité de leurs terres. La famille représentait la cellule fondamentale et assurait une forme de stabilité sociale de génération en génération. Vers la fin des années 1980, des réformateurs chinois ont constamment défendu une politique de transformation des structures économiques et sociales. Huo Meng montre un portrait de la Chine rurale du début des années 90 pendant lesquelles le système agricole collectiviste, vieux de 3000 ans, rencontre la révolution technologique. En effet Le tournant majeur de 1991/1992, marqueur de l’histoire chinoise contemporaine, se traduit par la relance des réformes et de l’ouverture, et surtout par la mise en place d’un nouveau mot d’ordre par le XIVe congrès du Parti communiste : la création d’ une « économie socialiste de marché ».
A travers ce film, nous devinons l’abandon du collectivisme, la modernisation des moyens de production (la famille inaugure son premier tracteur, qui remplace le bœuf), l’exode rural. La communauté doit s’adapter, abandonner son mode de vie ancestral, avec le départ des forces vives pour la ville.
Huo Meng filme ce « monde perdu » avec une grande tendresse, avec de magnifiques images et une mise en scène méticuleuse à travers la beauté de la campagne, les gestes accomplis par les paysans et l’âpreté de cette vie rude.
Huo Meng ne glorifie pas le régime chinois, au contraire il dénonce le sort réservé aux femmes, nous sensibilise à une période charnière de l’empire du milieu, avec la disparition annoncée des communautés familiales rurales quasi autarciques. Il montre des paysans soumis aux aléas climatiques, aux coutumes et aux injonctions d’un pouvoir autoritaire.
Parcours initiatique touchant, Le temps des moissons, formidable fresque familiale et rurale sur la transformation de la Chine, explore le passage précoce à l’âge adulte de Chuang, jeune garçon enfant sensible et réservé. Si l’unité familiale occupe la place centrale d’une organisation sociale dans laquelle règnent labeur et résilience, certains protagonistes aspirent à une quête de liberté.
Le Temps des moissons s’appuie deux mouvements contradictoires: les anciens inquiets par cette modernisation forcée qui remet en cause nouvelle forme d’économie et les jeunes, impatients de voir ce futur se développer.
Pour la première fois depuis six ans, un film chinois est donc récompensé dans un grand festival européen. Mais cette situation n’a guère été appréciée par les autorités chinoises, qui regrettent que l’Occident « acclame systématiquement des films qui dénigrent les réformes de la société chinoise ».À ce jour, aucune date de sortie n’est prévue en Chine. Il s’agit du deuxième long-métrage réalisé par Huo Meng après Guo Zhao Guan (2018) dont la sortie s’était essentiellement limitée à la Chine et à quelques festivals internationaux. Le Temps des moissons est donc le premier film de Huo Meng à sortir en France.
Philippe Cabrol
