Le Gâteau du président
Analyse du film : Le Gâteau du président de Hasan Hadi.
Il est de notoriété internationale que la Quinzaine des cinéastes a vu naître de très grands réalisateurs de l’Histoire du cinéma. S’il y a un film qui a suscité surprise et intérêt lors du festival de Cannes 2025, c’est bien celui du réalisateur et scénariste irakien Hasan Hadi, qui signe son premier long métrage : Le gâteau du Président ( The President’s cake). De plus on ne peut que se réjouir des débuts prometteurs et saisissants d’un réalisateur dont la nationalité est « rare » au Festival de Cannes
À travers le regard d’une fillette et de sa grand-mère, le film dépeint un pays meurtri par la guerre et la misère, où la survie se conjugue avec dignité et poésie.
Le Gâteau du président Irak/Etats-Unis/Quatar. 2025, 1h45mn, sortie en France le 4 Février 2026.
Avec : Baneen Ahmad Nayyef, Sajad Mohamad Qasem, Waheed Thabet Khreibat, Rahim Alhaj.
Le cinéma a parfois cette force rare : raconter un pays, une époque et un traumatisme collectif à travers une histoire Le Gâteau du Président, en est l’exemple parfait. À travers le regard d’une fillette, le film plonge dans l’Irak des années 1990, marqué par les sanctions internationales, la guerre et le culte de Saddam Hussein. Ce récit prend racine dans une anecdote bien réelle : chaque école devait, chaque année, préparer un gâteau en l’honneur de l’anniversaire du dictateur.
1990, en Irak. Les sanctions financières internationales sur le pays ont engendré une famine, mais Saddam Hussein continue à exiger que tous les citoyens célèbrent son anniversaire. Le 24 avril, soit deux jours avant l’anniversaire, à l’école, la jeune Lamia, 9 ans, est tirée au sort pour faire le gâteau.
Pour elle, cette mission se transforme en fardeau. Orpheline, elle habite avec Bibi, sa grand-mère âgée et malade, dans une misérable maison en paille tressée dans les marais du sud de l’Irak, près de la frontière avec l’Iran, à bord d’une petite maison flottante. Elle se rend à l’école en canoë. L’aïeule et sa petite-fille ont à peine de quoi se nourrir et subsister. Lorsque sa grand-mère l’emmène en ville, la fillette saisit l’occasion et part avec son camarade de classe Saeed et son coq Hindi, compagnon fidèle qu’elle emmène partout avec elle, à la recherche de sucre, d’œufs, de farine et de levure chimique. Les deux enfants ont quelques jours pour accomplir leur mission. Mais les denrées qu’ils doivent trouver sont rares et chères, dans un contexte de pénurie due à la guerre et l’embargo international.
Ce point de départ devient le moteur d’un récit d’initiation dans lequel Hasan Hadi brosse un portrait de son pays , dans lequel ces deux enfants sont confrontés à l’absurdité de la propagande, à la brutalité du totalitarisme et d’une société fracturée. Le réalisateur nous plonge dans une société irakienne où la noirceur peut imprégner chaque coin de rue, chaque bâtiment administratif : commerçants cupides abusant de la faiblesse de leurs clients, policiers corrompus, soignants dépassés acceptant des pots-de-vin pour nourrir des malades nécessiteux. En même temps, des espaces de solidarité se créent, à l’image des tentatives de ce passant attentionné pour secourir et accompagner Bibi qui est malade .Et dans ce quotidien asphyxié, l’école n’offre aucun refuge. Elle reproduit les logiques du régime : slogans à la gloire de Saddam Hussein (« Nous sacrifions nos âmes pour toi »), portrait du Raïs au-dessus du tableau, tirage au sort des corvées.
Lamia dont la résilience est admirable, incarne un visage de l’innocence qui résiste, une présence fragile mais jamais vaincue, même lorsqu’elle se heurte à l’arbitraire des adultes, à la faim ou à la misère. Son amitié avec Saeed permet une dimension de solidarité, une lueur d’espoir au milieu du chaos. Son jeu préféré avec Saaed — se fixer sans cligner des yeux — devient une manière de résister, de créer un lien dans un monde sans repères. Sa relation avec Bibi, sa grand-mère aimante, donne au récit une profondeur déchirante, l’intimité familiale étant le seul refuge face à la violence extérieure.
Ce n’est pas seulement une histoire d’enfant, c’est un regard sur une génération sacrifiée par un pouvoir autoritaire et une guerre étrangère. À travers Lamia, Hasan Hadi offre une mémoire visuelle de cette époque où l’absurde dictait la vie quotidienne. Il raconte la survie, la dignité et l’enfance volée à travers une œuvre qui touche par sa justesse, son authenticité et son regard singulier sur une époque trop souvent réduite à des images de guerre.
Le film impressionne par sa rigueur formelle. Il capte un territoire rarement filmé : visages creusés, ruelles poussiéreuses, canaux marécageux. La peur s’infiltre par les marges : un avion invisible, des explosions lointaines, une main qui s’attarde, le vice d’adultes mal intentionnés.
La qualité de jeu de Banin Ahmad Nayef dans le rôle de Lamia est particulièrement marquant, il est naturel, plein de poésie et d’émotion.
Hasan Hadi a déclaré dans le dossier de presse : « Pour mon premier long-métrage, je voulais aborder un sujet, un univers, une époque et des personnages qui m’étaient familiers. J’étais déterminé à me servir de cette matière intime pour en tirer un film sur cette période de l’Irak – pour montrer le quotidien des gens, mais surtout pour mettre en valeur la force de l’amour et de l’amitié ».
Hasan Hadi s’inscrit dans une tradition de cinéma qui évoque autant Kiarostami que le néo-réalisme italien. Comme eux, il filme des enfants qui traversent un monde adulte dur et absurde, mais sans misérabilisme.
Soulignons une conclusion, inoubliable. Sous les bombardements, la fillette fixe son camarade, sans cligner des yeux, comme un dernier rempart de résistance face au chaos de son monde. La caméra est braquée sur le visage de Lamia et sur celui de Saeed. .À la fois geste d’innocence et d’endurance, ce plan sidérant condense toute la puissance du film : l’enfant comme symbole d’un peuple qui refuse d’être réduit au silence.
The President’s Cake a reçu le Prix du public à la Quinzaine des Cinéastes 2025. Son réalisateur, Hasan Hadi, de nationalité irakienne, est par ailleurs professeur associé de cinéma à l’université de New York. Le scénario est directement inspiré de son enfance. Hasan Hadi a grandi en Irak, était écolier lors de la guerre du Golfe, en 1990, et s’est vu confronté à certains des problèmes rencontrés par les jeunes protagonistes de son film. La sélection à Cannes et la Caméra d’or remportée en 2025 signent la reconnaissance d’un cinéma qui, longtemps étouffé, retrouve peu à peu une place. Et elles mettent en lumière une œuvre qui ne se contente pas de dénoncer, mais qui parvient à transformer l’horreur en récit d’initiation. The President’s Cake est également un des films étrangers sélectionné pour l’Oscar 2026.
Œuvre fragile mais puissante, sur fond social et politique, où le cinéma devient acte de mémoire et d’insoumission, ce premier long-métrage ouvre sans doute une nouvelle page pour le cinéma irakien. Un cinéma qui, après des années de silence forcé, retrouve enfin une voix. Souhaitons le fortement.
Philippe Cabrol
