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All We Imagine as Light

Cela faisait trente ans qu’aucun film indien n’avait  été sélectionné en compétition au Festival de  Cannes. Payal Kapadia avec son magnifique film All we imagine as light immortalise sur l’écran  des anonymes, des « petits gens » et trois femmes de trois âges différents.

Nationalité : France, Inde, Luxembourg, Pays-Bas
Genre : Drame
Durée : 1h 50min
Date de sortie : 2 octobre 2024
Réalisateur : Payal Kapadia
Acteurs principaux : Kani Kusruti, Divya Prabha, Chhaya Kadam

Sans nouvelles de son mari depuis des années, Prabha, infirmière à Mumbai, s’interdit toute vie sentimentale. De son côté, Anu, sa jeune colocataire fréquente en cachette un jeune homme qu’elle n’a pas le droit d’aimer. Lors d’un séjour dans un village côtier, ces deux femmes empêchées dans leurs désirs entrevoient enfin la promesse d’une liberté nouvelle.

Toutes deux infirmières sont dévouées à leur métier et connaissant des relations sereines avec leur entourage. Mais elles partagent un certain désenchantement, lié à leurs frustrations affectives et leur condition de femme n’ayant pas un réel libre arbitre dans une société patriarcale attachée au poids des traditions et de la religion.

Prabha s’est mariée trop jeune et trop vite à un inconnu, qui est parti travailler en Allemagne dès le lendemain des noces. Quant à sa colocataire Anu, elle vit une idylle avec un jeune homme, mais secrètement car il est musulman, ce qui est mal vu dans l’Inde actuelle, gouvernée par l’extrême droite indoue. Anu cherche en vain un endroit dans la ville pour partager un peu d’intimité avec son amoureux. Prabha et Anu soutiennent une amie, Parvaty, plus âgée et veuve, qui est la dernière locataire d’un immeuble promis à la démolition. Parvaty décide de retourner vivre dans son village, sur la côte de Konkan, où elle aura un toit et ne sera plus obligée de de se battre pour garder son appartement.  Ce voyage vers ce village côtier va offrir aux trois femmes l’occasion d’une grande respiration et de retrouvailles avec la nature.

Dans les premières minutes d’All We Imagine as Light, des images documentaires renseignent sur la crise économique et sociale qui touche Mumbai (ex Bombay), ville indienne surpeuplée. En voix off, des paroles d’habitants anonymes témoignent de leur expérience de vie citadine et  racontent leurs envies de changement et de vie meilleure. Ces paroles accompagnent un  magnifique travelling laissant entrevoir des habitants qui s’activent autour de plusieurs étalages d’un  marché. Le film nous plonge au cœur de cette ville industrielle et pluvieuse, que la réalisatrice nous  montre essentiellement la nuit. Mumbai est une ville maudite, c’est « la cité des illusions », une ville trépidante, étouffante et bruyante, ville mythique, gigantesque, grouillante. Sa grisaille étouffante représente un obstacle à l’épanouissement de ses habitants.La caméra circule dans les rues. C’est une ambiance nocturne et colorée, soulignée par la beauté de la photographie que nous montre Payal Kapadia. Elle filme la ville de façon remarquable et dépeint la nuit comme un espace de liberté. « On dit de Mumbai qu’elle est la ville de tous les possibles, » indique   Prabah au détour d’une des nombreuses voix off qui accompagnent les images de l’agitation urbaine. « C’est surtout la ville des illusions ». Cependant à  partir de l’utilisation du mot « Light » dans le titre, la réalisatrice met en scène un film à la photo sombre dans lequel il y a nécessité de s’accrocher aux espoirs lumineux, même s’ils peuvent sembler discrets.  Dans cette œuvre, la noirceur n’est-elle pas  un  moyen de mettre en valeur les instants de lumières ?

Deux parties composent le film, la réalisatrice réussit dans la première partie à faire coexister l’étouffement de la ville avec quelques « envols » libérateurs  d’espoir et de lumière. L’espoir et  la lumière irriguent ce film  et se trouvent même dans les espaces les plus exigus. De l’espoir, Prabah et Anu n’en manquent sans doute pas. Mais c’est aussi de liberté dont elles ont besoin. Elles subissent le poids écrasant des traditions et du machismedans une société dont les forces répressives : parents traditionalistes, le système des castes. Toutes deux rêvent et espèrent une vie plus libre plus juste en Inde pour les femmes. Cette aspiration à la liberté va se concrétiser dans la deuxième partie du récit sous la forme d’un séjour au bord de la mer. Cette seconde partie fait penser la filmographie de réalisateurs/rices, qui ont filmé les tourments humains au sein d’une nature  à la fois protectrice et hostile, tel Apichatpong Weerasethakul (Tropical Malady, Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures), Naomi kawase (Voyage à Yoshino, Mogarini No Mori) Pham Thiên An (L’arbre aux papillons), Ryûsuke  Hamaguchi (Le mal n’existe pas)

All We Imagine As Light est un film de sororité où les hommes sont peu ou pas présents, un  film où la ville puis la campagne viennent illustrer ce qui  unit  trois femmes : un portrait dans l’Inde d’aujourd’hui, avec leur solitude et leur impossibilité à trouver le bonheur.  Ce film d’une  grande beauté propose un visage du cinéma indien qu’on voit rarement. Tout est important dans ce film : la psychologie et la gestuelle des personnages, les espaces filmés, les dialogues, les relations entre les trois héroïnes et leurs déplacements dans les espaces et les ambiances, leurs histoires individuelles, les échanges de regard, les expressions des visages …

Pour terminer, signalons  que le cinéma indépendant indien est décidément florissant cette année : après Santosh de Sandhya Suri et Girls will be girls de Shuchi Talati et actuellement sur les écrans All We Imagine As Light. Ce sont trois films, trois réalisatrices, trois premiers longs métrages de fiction, trois regards différents qui abordent de   trois façons différentes  la condition féminine en Inde.

Payal Kapadia signe une œuvre unique d’une belle originalité filmique  en redonnant  souffle et vitalité au cinéma indien et en montrant la beauté des existences rêvées et des cœurs indécis. Ce film couronné par le Grand Prix au Festival de  Cannes 2024,  dévoile ce qu’il faut de persévérance pour garder espoir.

Philippe Cabrol

https://chretiensetcultures.fr