La Grazia
Analyse du film : LA GRAZIA de PAOLO SORRENTINO
Film d’ouverture de cette 82e Mostra, La Gracia marque le retour de Paolo Sorrentino au festival de Venise.
Après Silvio et les autres et Il Divo, le réalisateur italien revient avec un troisième film centré sur une personnalité politique, cette fois-ci fictive. Il brosse le portrait d’un homme droit et mu par « la quête du bien commun » Avec ce long métrage, Paolo Sorrentino parle d’un sujet éminemment d’actualité : la périlleuse question du droit à l’euthanasie.
Avec La Grazia, Sorrentino revient « en grâce » pour son 11ieme film. Il ne joue pas de la farce pour tourner en dérision un individu ou sa fonction. C’est son film le plus humaniste, le plus nuancé et le plus profond. Il renoue avec les thématiques de La Grande bellezza, son chef-d’œuvre fellinien. Sorrentino définit ainsi la grâce : « la véritable grâce, c’est le courage de faire ce que l’on croit juste tout en sachant que l’on ne détient jamais la vérité ».
LA GRACIA de PAOLO SORRENTINO. Italie/2025, 2h13mn, sortie en France le 28 janvier 2026.
Avec : Toni Servillo, Anna Ferzetti, Orlando Cinque
Sorrentino adopte un regard pertinent et passionnant, celui d’un décisionnaire dominant la société et observant les débats avec un recul unique. Pour se faire, le cinéaste imagine un président fictif entrant dans ce que les italiens appellent « le semestre blanc ». C’est une expression désignant ce dernier semestre au crépuscule d’un mandat, durant lequel le Président ne peut plus entreprendre certaines grandes manœuvres comme dissoudre le Parlement.
En Italie, un président de la République a des pouvoirs très limités, voire symboliques. Après une longue carrière de juriste, Mariano De Santis a donc accédé à une fonction plus honorifique que suprême. Mariano De Santis, Président de la République italienne, est un homme marqué par le deuil de sa femme et la solitude du pouvoir. Alors que son mandat touche à sa fin, il doit faire face à des décisions cruciales qui l’obligent à affronter ses propres dilemmes moraux : deux grâces présidentielles et un projet de loi hautement controversé. Ce Président respecté, solide, surnommé « béton armé » pour sa rigidité, son sérieux, mais aussi son immobilisme décisionnel. llustre juriste, dont la principale collaboratrice est sa fille avocate, a surmonté des épreuves sans faillir à sa réputation de droiture. Cependant pour lui, ces derniers mois sont particuliers. C’est donc le portrait d’un homme insaisissable et attachant que Sorrentino livre ici : un homme aussi passé maître dans l’art du statu quo et de la conciliation.
Plusieurs questions d’éthique troublent fortement Mariano De Santis : d’abord deux demandes de grâces présidentielles, et surtout, ce fameux projet de loi sur l’euthanasie porté par sa fille et qui risquerait de heurter l’opinion publique et le Vatican. Le président, épris de droit et fervent catholique pratiquant et réfléchi, qui a régulièrement droit à des audiences privées auprès du pape, se trouve, dit-il, devant un choix cornélien : ne pas signer et être perçu comme un tortionnaire, ou signer et devenir lui-même un meurtrier
Parrallélement De Santis,est partagé entre l’apaisement du devoir bientôt achevé, la mélancolie d’un avant disparu, l’angoisse de la vie d’après, une réflexion existentielle sur ce qu’il a été ou n’a pas été durant toutes ses années au pouvoir, et la réflexion autour de quelques derniers dossiers épineux qui traînent sur son bureau depuis un moment. Dans de longs et intenses moments de réflexion, Mariano de Santis se demande s’il a déjà fait preuve de courage politique. Il engage aussi une réflexion sur le temps qui passe, la douleur d’avoir perdu son épouse, de réfléchir sur l’engagement politique que devront suivre les nouvelles générations.
C’est un juriste dont la volonté est de prendre le temps et d’analyser chaque situation avec recul, notamment face à des choix cruciaux :. Sa fille Dorotea, elle-même juriste et conseillère, incarne ce lien entre la règle et l’intime. Pourtant, cette sagesse analytique devient sa propre prison : à force de respecter les protocoles et de chercher la distance nécessaire, Mariano De Santis semble s’être laissé dépasser par un monde qui change.
Le titre du film, porte à plusieurs interprétations, l’une d’elles ne reflète-t-elle pas la beauté, la splendeur, l’élégance, à travers laquelle le personnage principal, parvient à transmettre à ceux et celles qui l’entourent ?Après avoir géré six crises politiques majeures avec grâce et ingéniosité, ce leader, père et homme remarquable a-t-il encore « la grâce” (“la grazia”) ?
À travers ce parcours tumultueux, Paolo Sorrentino explore les thèmes de la corruption et de la responsabilité tout en mettant en lumière les jeux de pouvoir, le sens de l’éthique et la rigueur morale. Il signe ainsi une méditation sur le temps qui passe et la quête de rédemption dans un monde où vérité et intégrité sont constamment mises à l’épreuve.
Traitant de premier abord de l’indécision et du courage politique, le film affiche toutes les contradictions qui traversent l’Italie, en raison du poids de la religion , ou du dilemme entre loi et arrangements.
La grazia, au-delà des questions d’éthique, est un film sur l’amour perdu d’un homme au crépuscule de sa vie, un homme marqué par le deuil de sa femme et la solitude du pouvoir, un homme qui cherche l’état de grâce. Avec ce film, Paolo Sorrentino offre une méditation mélancolique, voire crépusculaire, sur les thèmes de la certitude et du doute.Même au service du peuple, le privé ne peut être ignoré. Et justement, la séquence finale, d’une richesse d’émotion et de sens moral indiscutables, confère au film sa véritable « grâce ».
Les dialogues de Sorrentino sont toujours aussi caustiques, notamment lorsqu’il est question du rôle honorifique et protocolaire de la présidence italienne.Humour et ironie s’y cotoîent. Mais chez Sorrentino, derrière le politique se cache une vision d’ensemble. Les deux grâces accordées dans le film, tout comme les questions sur la législation sur l’euthanasie, concernent directement des vies humaines. Et derrière la raison d’État et les arguties juridiques se cache aussi l’intimité du personnage du président. Avant tout, l’amour sous toutes ses formes: en tant que père, en tant que mari, mais aussi celui du juriste pour les textes de loi.
La politique « est devenue moins une vocation qu’une forme d’opportunité, une occasion de s’affirmer, de satisfaire sa vanité, d’entrevoir des avantages [ …]La politique ne m’ a jamais intéressé, je préfére les rapports de force entre les personnes, donc les rapports de pouvoir »..
« La Grazia est un film d’amour. La Grazia est un film sur le doute. La Grazia est un film sur la responsabilité. La Grazia est un film sur la paternité. La Grazia est un film sur un dilemme moral.
Adolescent, j’ai été fasciné par Le Décalogue de Kieslowski. Un chef-d’œuvre entièrement centré sur les dilemmes moraux.[…] Je ne pense pas m’être approché ne serait-ce qu’un peu du génie de Kieslowski, de la profondeur avec laquelle il abordait les questions morales, mais j’ai ressenti le besoin de le faire quand même, à un moment historique où l’éthique semble parfois être facultative, évanescente, opaque ou, en tout cas, trop souvent invoquée uniquement pour des raisons instrumentales. L’éthique est une chose sérieuse. Elle fait tourner le monde. » Paolo Sorrentino.
Le film séduit d’abord par sa superbe photographie et une mise en scène d’une précision remarquable.
Il s’agit du huitième film de Paolo Sorrentino mettant en vedette Servillo, acteur fétiche de Paolo Sorrentino. Grâce à une prestation fascinante,Toni Servillo incarne avec son élégance et son raffinement habituels un homme politique obsédé par la découverte de la vérité, qui doute de son utilité. Sa performance, saluée par la critique, lui a valu la coupe Volpi de la meilleure interprétation au festival de Venise. le regard de Toni Servillo a rarement été aussi profondément plongé dans la mélancolie et la solitude.
Après avoir porté à l’écran plusieurs figures controversées de la vie politique italienne, Paolo Sorrentino dépeint dans son dernier film un président de la République italienne fictif hanté par le doute, mais « caractérisé par une certaine sagesse ». Pour écrire le personnage de Mariano de Santis, le réalisateur dit s’être inspiré de « divers présidents de la République italienne qui ont tous été caractérisés par une certaine sagesse, un comportement de bon père de famille envers les Italiens », dont l’actuel titulaire du poste, Sergio Mattarella – juriste, veuf et épaulé par sa fille avocate. Ce long-métrage est sans doute l’un des plus sobres du cinéaste, La Grazia s’impose comme une méditation pour son personnage, une collection de longs face-à-face, qui réfléchissent aux notions de responsabilité, de pouvoir et de regrets. Film surprenant, fréquemment touchant et surtout étonnamment optimiste de la part de Sorrentino, Le réalisateur italien signe probablement ici un de ses meilleurs films, tout en délicatesse entre drame intimiste, comédie mordante, pamphlet politique replaçant l’humain au centre de problématiques cruellement contemporaines.
Philippe Cabrol
