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Un monde fragile et merveilleux

Analyse du film : Un monde fragile et merveilleux de Cyril Aris

Pour son nouveau long métrage, Cyril Aris nous offre ainsi une comédie romantique, à la fois drôle et tragique.

Un monde fragile et merveilleux dégage chaleur et humour, même s’il se déroule dans un contexte politique sombre. En effet depuis son enfance, le réalisateur précise que la vie au Liban repose sur une soif de vivre, des moments de joie et d’espoir toujours assombris par des guerres et des conflits régionaux.

Un monde fragile et merveilleux de Cyril Aris.Liban, États-Unis, Allemagne. 2025, 1h39 mn, sortie en France le 18 Février 2026.

Avec : Mounia Akl, Hassan Akil, Camile Salameh, Julia Kassar, Tino Karam, Nadyn Chalhoub

Festival : Mostra de Venise, Prix du public de la section Giornate degli Autori « De Beyrouth jusqu’aux étoiles », s’enthousiasme un reporter devant l’envol de la première fusée libanaise. « On a raté les étoiles », enchaîne une voix off tandis que Yasmina et Nino naissent en plein chaos.

Nino et Yasmina tombent amoureux dans la cour de leur école, et rêvent à leur vie d’adulte, à un monde merveilleux. 20 ans plus tard, ils se retrouvent par accident et c’est à nouveau l’amour fou, magnétique, incandescent.Mais peut-on construire un avenir, dans un pays fracturé, qu’on tente de quitter mais qui vous retient de façon irrésistible ?

A travers ce récit amoureux traversé par l’Histoire où s’entrechoquent l’élan de l’amour et la dureté du réel, le titre du film est fort significatif et symbolique, il annonce le déchirement qui animent nos personnages : le monde est merveilleux parce qu’il est rêvé, fragile parce qu’il est menacé par la violence, par l’exil, par le temps.

Un monde fragile et merveilleux est une histoire d’amour, mais le contexte historique et politique prend une telle ampleur qu’il perturbe l’équilibre du couple. Au Liban, l’histoire et la politique s’immiscent dans la vie quotidienne, les relations et les décisions les plus intimes. Chaque explosion, chaque choc, chaque bombe amènent à se demander si un avenir paisible si fonder une famille et élever des enfants est possible et envisageable, quand l’espoir n’est pas présent. Cette impossibilité façonne l’amour de Nino et Yasmina : aussi pur soit-il, il ne peut exister et se vivre en dehors de son contexte. Heureusement tous deux ont la capacité de rêver ensemble, de se faire rire mutuellement et de s’évader, dans leur imagination. Cyril Aris a donc décidé de s’emparer de l’idée d’une île vers laquelle les deux héros s’enfuieraient. L’île est issue de l’imagination enfantine de Nino et Yasmina.Elle est leur refuge quand la vie à Beyrouth devient très difficile, voire invivable à cause des assassinats, des guerres. Pour eux, cette île est le lieu le plus magnifique du monde, elle est la personnification de l’amour infini et de l’harmonie familiale qu’ils désireraient vivre.

Le réalisateur pose avec justesse la question de la pertinence de la romance comme ressource de vie face au chaos social et politique. Le film circule entre les époques, utilise les ellipses avec justesse et développe un récit où l’intime rejoint le collectif. Les doutes de ce couple laissent apparaître les blessures d’une société marquée par la guerre, dont les traces persistent de génération en génération.

Or il s’agit de continuer à vivre, de penser à fonder une famille et se résoudre à rester au pays malgré les guerres, l’instabilité politique et les difficultés économiques. De la guerre civile à la lente descente aux enfers de la crise économique, des frappes israéliennes à l’explosion du port de Beyrouth, les soubresauts de l’histoire s’invitent en effet en permanence dans l’intimité du couple.

Le film captive par sa fantaisie, son humour, sa poésie, son sens de l’absurde et, surtout, sa tendresse immodérée. Cette famille, que l’on suit pendant près de 20 ans dans son restaurant, est très attachante. La justesse du jeu de Mounia Akl et Hassan Akil est remarquable.

On note dans ce long -métrage la fascination du réalisateur pour les gares abandonnées du Liban, n’est-ce pas le symbole d’un passé révolu, profondément ancré dans l’imaginaire du film ? Cette vision poétique des « trains qui se remettent à marcher » ne serait-elle pas une allégorie de la renaissance d’une paix et d’une prospérité perdues, un choix symbolique qui ancre le film dans une réalité à la fois historique et onirique ?

Avec ce long métrage, Cyril Aris poursuit une exploration intime du Liban contemporain. On y retrouve tout l’amour du réalisateur pour Beyrouth. C’est un beau moment de cinéma dans lequel le réalisateur explore l’intime et l’exil à travers une histoire d’amour intense et fragmentée, à l’image du Liban et de sa capacité de résilience.

Philippe Cabrol

https://chretiensetcultures.fr