L’Agent secret
Analyse du film : L’ Agent secret
Le Brésilien Kleber Mendonça Filho retrouve pour la troisième fois la compétition cannoise avec L’Agent secret, qui n’est pas un film d’espionnage, mais un long métrage à la fois intimiste et ample évoquant par la marge la dictature militaire.
Thriller politique qui interroge la mémoire de du Brésil dans un voyage dans le passé du réalisateur entre ses souvenirs d’enfance, ses obsessions cinéphiles et l’ombre de Bolsonaro.
L’Agent secret est le film le plus ambitieux Kleber Mendonça Filho, qui déploie sur 2h38mn une histoire se déroulant dans le Brésil de 1977, durant la dictature militaire.
Ce long-métrage offre une plongée saisissante dans le Brésil des années 70, où la dictature militaire imprègne chaque recoin du quotidien. Mais ce qui fascine ici, c’est la capacité du réalisateur à transformer un contexte politique lourd en un récit à la fois intime, tendre et profondément humain.
L’Agent secret de Kleber Mendonça Filho. Brésil, 2025, sortie en France le 17 décembre 2025, 2h38mn
Avec : Wagner Moura, Maria Fernanda Candido, Gabriel Leone
ANALYSE
En 1977, au Brésil, un homme d’une quarantaine d’années qui se fait appeler Marcelo et qui a un passé obscur, arrive à Recife alors que la ville est en pleine effervescence carnavalesque. Il s’y rend pour retrouver son jeune fils Fernando, élevé par les grands-parents maternels à la suite de la mort de l’épouse de Marcelo.
Aujourd’hui, Fernando travaille dans une banque du sang, à Recife. Il reçoit la visite de Flavia, documentaliste qui s’est retrouvée par hasard détentrice d’archives sur son père, jadis brûlantes et peut être en passe de le redevenir car elles datent de l’époque de la dictature militaire. Et Bolsonaro est revenu au pouvoir.
En situant l’histoire entre deux temporalités, le présent, dans un laboratoire universitaire faisant renaître des bandes sonores, et le passé, autour d’une histoire de famille et d’espionnage, le cinéaste joint les générations, exhumant d’anciens enregistrements pour pointer les structures autoritaires de temps révolus qui aujourd’hui viennent à renaître.
Dans ce film Kleber Mendonça Filho aborde de nombreux thèmes, dont la question essentielle : quel comportement adopter face à un pouvoir dictatorial? Résister, accepter, se soumettre, participer? Ce choix individuel est déterminant.
Au début du film, un automobiliste s’arrête à une station essence, il fait le plein. Des policiers arrivent mais ce n’est pas pour constater ou ramasser le cadavre qui pourrit au soleil, un journal flanqué sur sa tête par dignité, le reste du corps attirant les bêtes affamées. Ce sont les années 1970 au Brésil, une période « semée d’embûches » dont la première est un contrôle de police ultra musclé. Mais tout cela ne parvient pas à égratigner Marcelo car sa voiture est à son image, irréprochable. Il reprend la route, direction Recife. L’enquête se fixe sur une couleur : le jaune et un processus : la tâche pour restituer un passé à la fois éclatant et trouble. Ce film plonge dans un bain colorimétrique, une palette tropicale : jaune, brune, ocre, verte.
Les années 70 s’engouffrent donc plein cadre dans les optiques Panavision d’époque, le grand et format Scope. Les premiers souvenirs du cinéaste se télescopent à la fréquentation des salles obscures. De là le passé se met à halluciner, ou plutôt l’hallucination apparaît comme un mode de privilégié du passé paranoïaque des années de dictature. Le malaise procède par touches, par tâches. Le danger procède d’un rien. Tous les surgissements : un masque de carnaval , des trombes d’eau jetés sur un pare-brise, un étrange chat à deux têtes, les cicatrices d’un vétéran,… valent comme autant d’alertes. Puis les traces concrètes de la violence. On comprend la nécessité d’incarner ce passé dans toutes ses dimensions sensibles.
Bien que la démarche du réalisateur est de faire avancer le récit en trois chapitres : le cauchemar du petit garçon, L’institut d’identification et Transfusion de sang, il faut du temps, peut-être beaucoup, pour saisir les différentes strates du récit et leurs imbrications entre elles. Il y a d’abord le récit principal, celui de Marcelo qui découvre que sa vie est en danger, ensuite celui de deux femmes qui écoutent des conversations sur un ordinateur, et dont on comprendra par la suite qu’elles retranscrivent des fichiers audio qui nous informent sur la vie de Marcelo; et enfin un flash back qui suit le jeune Marcelo, quand tout commença pour lui. Ce film se veut labyrinthique. L’intrigue joue avec son spectateur, l’amenant sur de fausses pistes. C’est un film de spectres, de mémoire et de désir, n cinéma de résistance, à la fois sensuel et politique.
Le réalisateur s’essaie avec L’Agent Secret à une synthèse de son cinéma, entre la réalité de Recife, les gouvernements oppresseurs successifs, la mémoire des corps, la résonance des lieux et la nécessité d’un peuple résistant dressé face à la corruption. Il regroupe des personnages, une très large galerie, sans véritablement les définir et s’amuse à perdre progressivement l’attention du spectateur tout en maintenant la tension avec un délicat montage entre hallucination et somnolence.
Mais L’Agent Secret choisit l’humain avant tout. Au-delà du thriller politique, le film est une fresque éclatée où se croisent plusieurs registres : un polar tendu, un drame familial, et même des touches de fantastique. L’agent secret semble jouer avec les codes du film d’espionnage, il y a des tueurs, des courses, des armes…mais jamais dans les mains du héros. Son personnage ne tire pas, ne dégaine pas.
La relation entre Marcelo et son beau-père, ou encore ces scènes de complicité avec son fils, apportent une chaleur qui contraste avec la froideur du contexte politique. Kleber Mendonça Filho filme aussi ces moments avec une tendresse rare : un repas partagé, une séance de cinéma, un échange furtif Il ne s’agit pas seulement d’un film sur la dictature brésilienne, mais d’un récit sur la mémoire, la filiation et la résistance silencieuse. La politique est là, omniprésente, mais toujours en creux. La dictature avance masquée, comme une ombre diffuse qui pèse sur les épaules des personnages sans s’exposer frontalement. L’Agent Secret est un film sur la mémoire et sa sauvegarde, envers et contre les oppresseurs, de l’agent corrompu au président totalitaire.
Chaque détail semble pensé, chaque plan respire l’amour du cinéma. Le cinéaste brésilien évoque le cinéma et manifeste son amour des salles de projection aujourd’hui disparues. Le clin d’œil à Le Magnifique n’est pas anodin (une scène du film vient d’ailleurs le confirmer alors qu’une partie de l’histoire se déroule dans les coulisses d’un cinéma) : comme Belmondo qui incarnait à la fois l’aventurier et l’écrivain en quête d’histoires, Marcelo traverse ce récit à la fois comme un héros de l’ombre et comme un simple homme pris dans une histoire qui le dépasse. L’Agent Secret est un film vibrant, où l’humain prime toujours sur le politique, où le cinéma dialogue avec l’histoire, et où la fiction éclaire la réalité d’un pays meurtri.
A la fois film de genre mais aussi satire sociale et dénonciation virulente de la situation politique du Brésil, passée et présente, car le long métrage a été écrit alors que Jair Bolsonaro était au pouvoir, L’Agent secret ne cesse alors de surprendre, d’emprunter une route, puis une autre.
Le cinéaste condense ses thèmes dans un édifice d’une puissance folle. Une ode à la résistance, au cinéma, à l’écoute, à la démocratie. Une ode à la vie, tout simplement. Comme le dit le héros : “Aujourd’hui, je suis en vie, je suis fort, j’ai envie de vivre”. Dans un Brésil et un monde parcourus de courants rétrogrades, ces mots résonnent comme un autre possible.
Dans le volet thriller du film, Kleber Mendonça Filho rend plusieurs hommages à Brian De Palma, Martin Scorsese (Les Affranchis), et surtout, à Steven Spielberg avec son film Les Dents de la mer, une jambe retrouvée dans le ventre d’un requin devenant un élément narratif récurrent dans L’Agent secret.
Virtuose, le thriller de Kleber Mendonça Filho est très politique, brutal et joyeux. Le cinéaste signe un film surprenant et captivant sur le Brésil des années 1970 étouffé par la dictature et traversé par des éclairs de lumière et d’humanité.
Avec L’Agent Secret, thriller politique qui interroge la mémoire de du Brésil dans un voyage dans le passé du réalisateur entre ses souvenirs d’enfance, ses obsessions cinéphiles et l’ombre de Bolsonaro, Filho pose un geste d’amour par le cinéma. Il y réveille des esprits, ressuscite des souvenirs, tout en nous rappelant que le pouvoir de l’image, aussi bouleversant soit-il, mérite toujours d’être interrogé.
De quelques films qui ont marqué le réalisateur pour L’Agent secret :
1. « Mais qui a tué Harry ? » d’Alfred Hitchcock (1955)
La première scène de L’Agent secret est un hommage direct à la scène d’ouverture de la comédie noire d’Hitchcock, dans laquelle un petit garçon découvrait le corps d’un homme. Kleber Mendonça Filho y ajoute une dose d’absurdité, une excellente manière de nous plonger dans la dictature du Brésil de 1977.
2. « Les Dents de la mer » de Steven Spielberg (1975)
Le film de Spielberg est mentionné par les personnages de L’Agent secret, notamment le fils de Marcelo, trop petit pour avoir le droit de le voir. Surtout, une jambe humaine est découverte dans un cadavre de requin, et cette histoire fantasmatique va occuper tous les esprits dans un mélange d’horreur brute et de fascination
3. « La Malédiction » de Richard Donner (1976)
Ce film d’horreur est projeté dans le cinéma où travaille le beau-père de Marcelo. La Malédiction, comme L’Agent secret, enquête sur les origines d’un garçon et montre comment la violence du monde peut s’abattre sur des vies paisibles.
4. « Lone Star » de John Sayles (1996)
Kleber Mendonça revendique l’influence de ce brillant western, qui multiplie les allers-retours entre les époques pour faire émerger des secrets enfouis. Ce principe de superposition temporelle est au cœur de L’Agent secret, qui explore le Brésil des années 1970 depuis un point de vue présent.
5. « Le Magnifique » de Philippe de Broca (1973)
Sur l’écran du cinéma où travaille le beau-père de Marcelo, on reconnait la bande-annonce du Magnifique. Ce pastiche des films d’espionnage (avec Jean-Paul Belmondo) infuse L’Agent secret, qui joue lui aussi entre outrance visuelle, romantisme exacerbé, comédie et réalisme.
Philippe Cabrol
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