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L’Arbre de la connaissance

Analyse du film : L’Arbre de la connaissance

Ce film est une proposition de cinéma rare et d’autant plus précieuse qu’elle n’exclut jamais l’humour. Avec son nouveau métrage le réalisateur poursuit son œuvre inclassable.

Eugène Green, « cinéaste hors mode » est une personnalité unique dans le cinéma contemporain. Poète, écrivain, dramaturge, metteur en scène de théâtre, il s’est lancé dans le cinéma à l’âge de cinquante ans pour créer un univers singulier, mêlant poésie, philosophie, religion et passion.

L’Arbre de la connaissance (À Àrvore do Conhecimento) de Eugène Green.

Portugal, sortie en salle le 19 novembre 2025, 1h40.

Avec : Rui Pedro Silva, Diogo Dória, Ana Moreira, João Arrais.

Eugène Green continue son exploration du Portugal contemporain, ce pays qui lui tient à cœur tant pour son histoire et sa richesse artistique, et nous livre une fable surréaliste et espiègle sur le Portugal.

L’idée du film s’est imposée à Eugène Green au cours du tournage à Lisbonne du court-métrage : Comment Fernando Pessoa sauva le Portugal (2017). Dès 2021, le réalisateur déclarait se sentir de plus en plus dérangé par le tourisme de masse et ses incidences sur la ville. Il a ainsi imaginé l’histoire de L’arbre de la connaissance. Il y convoque le conte, la fable picaresque et le roman d’apprentissage.

Gaspar est un adolescent qui mène une existence morose dans la périphérie de Lisbonne.

Il va vers le centre-ville historique et son destin bascule quand il est enlevé par le mystérieux homme à tout faire d’un étrange marquis, Ogre de son état. Celui-ci, grâce à un pacte avec le diable, a acquis le pouvoir magique de transformer les touristes en animaux, immédiatement tués et consommés par lui-même et son homme de main.

L’Ogre veut utiliser Gaspar comme appât pour attirer de jeunes victimes. Gaspar s’échappe, mais pas tout seul…

Cette trame narrative sert de point de départ à une quête initiatique où Gaspar, accompagné d’un chien et d’une ânesse dont il s’éprend, va affronter les visages multiples du mal. Cependant la morale de cette fable place l’Amour comme moteur essentiel.

Le début du film nous montre des foules de pieds qui arpentent les rues, puis des commerces mondialisés. Le cinéaste nous fait découvrir, ce qui est pour lui, la Lisbonne défigurée par le sur- tourisme, l’embourgeoisement, l’abondance de locations Booking et Airbnb ainsi que des boutiques inutiles qui vont inspirer la fantaisie drolatique du cinéaste.

Le cinéma d’Eugène Green ouvre l’esprit au mystère du monde. Il est une approche spiritualiste qui pose autrement le rapport du cinéma au réel. Avec ce film, il nous nourrit de dialogues sur la nature, l’économie, la notion de République, l’histoire, l’amour, la mort et Dieu.

On s’étonne et on rit des situations absurdes créées en particulier par l’ ogre, par une sorcière juchée sur une improbable mobylette volante, une vieille rurale qui raconte l’histoire secrète des greniers à maïs, une femme serpent ou encore une reine fantomatique.

Conte généreux et hilarant, L’Arbre de la connaissance (le titre fait allusion au pommier par l’entremise duquel la faute de l’homme se commet dans la Genèse) prouve une nouvelle fois la liberté d’esprit, l’audace narrative et l’invention artistique d’Eugène Green.

Avec ce film, nous devons nous se laisser emporter par l’imagination d’Eugène Green, L’Arbre de la connaissance est un conte captivant où êtres humains et animaux interagissent à la manière des fables de La Fontaine, mais avec une touche fantastique Mais surtout, s’il est une satire des temps modernes, à l’inverse de la quasi totalité des autres films, il chemine du cynisme à l’humanisme.

Si L’Arbre de la Connaissance semble déroutant par son apparente simplicité et son refus du réalisme conventionnel, le merveilleux côtoie la satire la plus mordante. Face au déferlement d’images standardisées et violentes, le cinéma d’Eugène Green n’est-il est pas un acte de foi, un défi par lequel l’art peut réenchanter le monde par la parole et la beauté ?

Le réalisateur Robert Bresson affirmait dans les années 50 : « le vrai langage du cinéma est celui qui traduit l’invisible », aujourd’hui Eugène Green écrit dans Poétique du cinématographe, 2009 : « quel que soit le sujet, le cinématographe est toujours conversion : dans les fragments de la matérialité du monde dont le film est composé, le spectateur découvre une présence réelle, qui lui fait voir ce à quoi il demeurait aveugle ».

Philippe Cabrol

https://chretiensetcultures.fr